Brahms

Les polyphonies de Brahms distillent une substance mythique d'où, selon Schelling, découlent esprit et matière, conscience et nature, qui provient d'un portrait unitaire de la création toute entière traversée par le même courant vital, choses et êtres devant être pensé conjointement. Cette substance saille aussi du principe hégélien dont la première exigence est de ne rien tenir pour absolument séparé, ni non plus isolé, dans ce qui se représente comme tel au premier abord. Elle est encore le fil d'Ariane déroulé dans l'évolution de la nature qui part de la pierre jusqu'à la conscience de l'homme, l'esprit du monde la raison du monde dans lequel Hegel voit l'origine de l'existence. Cet esprit du monde se déploie pour atteindre une conscience de plus en plus grande de lui-même. Les harmonies du Requiem Allemand sont l'expression de cette conscience en contact avec l'essence unique qui gouverne la totalité des événements. Affranchies des sentiments qui boulversent, ces harmonies affirment un état absolu de plénitude, quand l'homme a dépassé les conflits du conscient et de l'inconscient, que son libre arbitre s'accorde aux desseins de la nature, qu'il est touché par une félicité qui plane au-delà des contingences de l'existence.
Si je devais partir sur une île déserte avec une seule oeuvre musicale, j'hésiterais entre la Troisième Symphonie de Beethoven, et la Troisième Symphonie de Brahms, l'une essence humaine, l'autre être cosmique.
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# Posté le vendredi 26 juin 2009 11:20

Magique Breton

Magique Breton

Une fois de plus : à l'intention de Joane.
Je viens de tomber sur ce texte de Philippe Sollers à propos de Breton. Si ton intérêt pour le surréalisme est toujours intact, je pense que cela pourrait t'intéresser.
(les autres aussi, vous n'êtes pas dispensés de jeter un coup d'½il !)

PS : La photo, c'est évidemment Sollers et non pas Breton... ^^


Je me revois, très jeune, un matin, chez André Breton, au 42 rue Fontaine, à Paris. Je lui ai écrit, il m'a répondu, j'ai franchi son filtrage téléphonique, j'ai un rendez-vous auquel j'arrive avec une heure d'avance, tournant dans le quartier avant de sonner à sa porte. L'intérieur, aujourd'hui dispersé, a été photographié et se retrouve dans le bel album de la Pléiade qui vient de paraître. C'était donc là, dans cette grotte ou cette cabine de cosmonaute que respirait cet homme extraordinaire, entouré de sculptures, de masques, de poupées, de tableaux, ce citoyen du monde nouveau dont je lisais avec passion chaque ligne. L'effet de présence aimantée de Breton était colossal. Courtois pourtant, affable, attentif, généreux, merveilleusement disponible. Je ressens encore, à l'aveugle, la charge du «Cerveau de l'enfant» de Chirico accroché au mur. Quelle accumulation de voyages, de combats, de trouvailles, de charmes; quelle navigation de phrases et d'esprit. De quoi a-t-il parlé, ce jour-là, avec sa diction impeccable? A ma grande surprise, uniquement d'alchimie.


Mais quelle émotion, un peu plus tard, de recevoir la réédition des «Manifestes du surréalisme», avec cette dédicace de sa fine écriture bleue «à Philippe Sollers, aimé des fées». J'ai suivi ma route, sinueuse, un peu folle et accidentée, mais l'écriture bleue m'est restée au coeur. Il y a eu ce mot cinglant à propos d'un titre de Paulhan, «Braque le patron». «Vous vous rendez-compte de comment parlent ces gens? Le patron! Le patron!» Plus tard, encore, cette rencontre inopinée (et pour moi surchargée de signes) dans un café, près de la revue «Tel quel», où nous étions avec Georges Bataille qui passait nous voir certains après-midi. Breton entre, il suivait une femme. Il s'assoit seul, je vais le saluer, il se plaint légèrement de ne pas pouvoir écrire, étant «envoûté», puis me demande si, là, ne se trouve pas Georges Bataille. Mais oui, bien sûr. Breton se lève alors et va saluer Bataille, ils décident de se retrouver bientôt, mais peu probable puisque Bataille n'a plus que quelques jours à vivre. Je réentends cette phrase de Breton: «Qui va pouvoir parler à la jeunesse?» La jeunesse, moi, je m'en foutais. Mais, deux ans après la mort de Breton, elle s'insurgeait à Paris, faisant de Mai-68 une démonstration éclatante de surréalisme. On comprend que le récent président de la République, très agité, ait décidé, quarante ans après, de «liquider» ce spectre.


Je viens de contempler hier, chez Sotheby's, le manuscrit du premier manifeste (1924), placé sous vitrine et à vendre, comme toutes choses. Je ne déchiffre pas le texte, je l'écoute: «Le seul mot de liberté est tout ce qui m'exalte encore. Je le crois propre à entretenir, indéfiniment, le vieux fanatisme humain.» Rythme et intensité intacts. En 1955, dans «Du surréalisme en ses oeuvres vives», Breton définissait son mouvement comme «une opération de grande envergure portant sur le langage». Ce point est décisif, quelles que soient les controverses secondaires auquel il a donné lieu. Breton, dans le chaos dévastateur d'aujourd'hui? Mais oui, et plus que jamais. Est-il vraiment mort il y a quarante-deux ans, ou bien faut-il considérer avec le plus grand sérieux ces lettres de lumière inscrites sur sa tombe: «Je cherche l'or du temps»? Cet or n'a pas d'âge, et aucun trafic financier ne peut l'utiliser ni l'user. C'est une étoile d'insurrection permanente. A l'exception des grands aventuriers qui, comme lui, ont bouleversé le nerf intime du XXème siècle (Duchamp, Picasso, Artaud, Bataille), rien, ou si peu, ne tient devant la lucidité lyrique de Breton. Sartre ne comprend rien à Baudelaire? Breton sanctionne. Camus aplatit Lautréamont? Breton s'indigne. On publie un faux Rimbaud? Breton démonte l'escroquerie intellectuelle et la surdité flagrante. Le fascisme? A vomir. Le stalinisme? «Un éden de laquais et de bagnards.»


Sans cesse, l'auteur de «l'Art magique» («L'amour est le principe qui rend la magie possible. L'amour agit magiquement») rappelle une ligne d'éclairs dont les noms sont Sade, Hugo, Nerval, Baudelaire, Lautréamont, Rimbaud, Jarry, Apollinaire, c'est-à-dire, non pas des oeuvres pour professeurs mais l'irradiation, parfois contradictoire, d'une même expérience. Il serait plus confortable, en effet, de la «liquider», cette expérience, et c'est d'ailleurs ce qui est en cours. On célèbre Lévi-Strauss comme «penseur du XXème siècle», mais on veut oublier qu'il doit beaucoup à Breton qui, lui, reste scandaleusement méconnu. Certes, il a ses dévots, de moins en moins nombreux et somnambuliques. Mais le premier ignorant venu, désormais, se donne le droit de critiquer automatiquement tel ou tel aspect de son action. Le mot «Gnose», sur lequel Breton insiste carrément à la fin de sa vie, les fait rire. Les mêmes, immergés et décomposés dans le spectacle, hausseraient même les épaules devant cette proposition essentielle de Novalis : «Nous sommes en relation avec toutes les parties de l'univers, ainsi qu'avec l'avenir et le passé. Il dépend de la direction et de la durée de notre attention que nous établissions le rapport prédominant qui nous paraît particulièrement déterminant et efficace.»


Le pseudo-réalisme revient sans cesse comme chez lui, le roman familial ne s'est jamais aussi bien porté (malgré Freud, que Breton salue à maintes reprises), l'asservissement des consciences n'a peut-être, malgré nos prétentions, jamais été aussi fort. On rêve, en lisant ce que Breton écrit de Picasso en 1933: «Un esprit aussi constamment, aussi exclusivement inspiré, est capable de tout poétiser, de tout ennoblir.» A travers tous les combats historiques, rien n'est plus politique que d'attaquer sans arrêt la «tyrannie d'un langage avili». Ecoutez-le: il suinte de partout, ce langage, il organise la résignation, la médiocrité littéraire, la marchandisation générale, l'oubli. Breton s'est beaucoup dépensé dans des discours pour la défense de la liberté. Il n'est pas inutile de rappeler qu'en décembre 1940, avant de pouvoir passer à New York, il a été interpellé à Marseille comme «anarchiste dangereux recherché depuis longtemps», pour laisser place à la visite de Pétain dans cette ville alors couverte d'affiches dont certains slogans avaient été conçus par Emmanuel Berl: «Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal»; «La terre, elle, ne ment pas.» On pourrait y ajouter aujourd'hui la crème du décervelage: «Travailler plus pour gagner plus.» Non, on ne «travaille» pas, on aime, on joue, on découvre. Le sinistre stalinien Ehrenbourg, en 1934, dénonce violemment les surréalistes qui, selon lui, refusent de travailler, «étudient la pédérastie et les rêves», et ont comme programme: «Ici on boit, on chante, et on embrasse les filles.» Cela lui vaudra une gifle retentissante du libertaire Breton, lequel, avec une hauteur modeste, a ainsi défini son parcours: «Si la vie, comme à tout autre, m'a infligé quelques déboires, pour moi, l'essentiel est que je n'ai pas transigé avec les trois causes que j'avais embrassées au départ et qui sont la poésie, l'amour et la liberté. Cela supposait le maintien d'un certain état de grâce. Ces trois causes ne m'ont apporté aucune déconvenue. Mon orgueil serait de n'en avoir pas démérité.»


Par rapport à cette déclaration magnifique, que notre misérable époque de cinéma publicitaire se regarde enfin telle qu'elle est.
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# Posté le mardi 16 juin 2009 10:07
Modifié le mercredi 17 juin 2009 15:30

Le Mondain

Le Mondain
Regrettera qui veut le bon vieux temps,
Et l'âge d'or, et le règne d'Astrée,
Et les beaux jours de Saturne et de Rhée,
Et le jardin de nos premiers parents ;
Moi, je rends grâce à la nature sage
Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cet âge
Tant décrié par nos tristes frondeurs :
Ce temps profane est tout fait pour mes m½urs.
J'aime le luxe, et même la mollesse,
Tous les plaisirs, les arts de toute espèce,
La propreté, le goût, les ornements :
Tout honnête homme a de tels sentiments.
Il est bien doux pour mon c½ur très immonde
De voir ici l'abondance à la ronde,
Mère des arts et des heureux travaux,
Nous apporter, de sa source féconde,
Et des besoins et des plaisirs nouveaux.
L'or de la terre et les trésors de l'onde,
Leurs habitants et les peuples de l'air,
Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.
O le bon temps que ce siècle de fer !
Le superflu, chose très nécessaire,
A réuni l'un et l'autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
Qui, du Texel, de Londres, de Bordeaux,
S'en vont chercher, par un heureux échange,
De nouveaux biens, nés aux sources du Gange,
Tandis qu'au loin, vainqueurs des musulmans,
Nos vins de France enivrent les sultans ?
Quand la nature était dans son enfance,
Nos bons aïeux vivaient dans l'ignorance,
Ne connaissant ni le tien ni le mien.
Qu'auraient-ils pu connaître ? ils n'avaient rien,
Ils étaient nus ; et c'est chose très claire
Que qui n'a rien n'a nul partage à faire.
Sobres étaient. Ah ! je le crois encor :
Martialo n'est point du siècle d'or.
D'un bon vin frais ou la mousse ou la sève
Ne gratta point le triste gosier d'Ève ;
La soie et l'or ne brillaient point chez eux,
Admirez-vous pour cela nos aïeux ?
Il leur manquait l'industrie et l'aisance :
Est-ce vertu ? c'était pure ignorance.
Quel idiot, s'il avait eu pour lors
Quelque bon lit, aurait couché dehors ?
Mon cher Adam, mon gourmand, mon bon père,
Que faisais-tu dans les jardins d'Éden ?
Travaillais-tu pour ce sot genre humain ?
Caressais-tu madame Ève, ma mère ?
Avouez-moi que vous aviez tous deux
Les ongles longs, un peu noirs et crasseux,
La chevelure un peu mal ordonnée,
Le teint bruni, la peau bise et tannée.
Sans propreté l'amour le plus heureux
N'est plus amour, c'est un besoin honteux.
Bientôt lassés de leur belle aventure,
Dessous un chêne ils soupent galamment
Avec de l'eau, du millet, et du gland ;
Le repas fait, ils dorment sur la dure :
Voilà l'état de la pure nature.
Or maintenant voulez-vous, mes amis,
Savoir un peu, dans nos jours tant maudits,
Soit à Paris, soit dans Londre, ou dans Rome,
Quel est le train des jours d'un honnête homme ?
Entrez chez lui : la foule des beaux-arts,
Enfants du goût, se montre à vos regards.
De mille mains l'éclatante industrie
De ces dehors orna la symétrie.
L'heureux pinceau, le superbe dessin
Du doux Corrége et du savant Poussin
Sont encadrés dans l'or d'une bordure ;
C'est Bouchardon qui fit cette figure,
Et cet argent fut poli par Germain.
Des Gobelins l'aiguille et la teinture
Dans ces tapis surpassent la peinture.
Tous ces objets sont vingt fois répétés
Dans des trumeaux tout brillants de clartés.
De ce salon je vois par la fenêtre,
Dans des jardins, des myrtes en berceaux ;
Je vois jaillir les bondissantes eaux.
Mais du logis j'entends sortir le maître :
Un char commode, avec grâces orné,
Par deux chevaux rapidement traîné,
Paraît aux yeux une maison roulante,
Moitié dorée, et moitié transparente :
Nonchalamment je l'y vois promené ;
De deux ressorts la liante souplesse
Sur le pavé le porte avec mollesse.
Il court au bain : les parfums les plus doux
Rendent sa peau plus fraîche et plus polie.
Le plaisir presse ; il vole au rendez-vous
Chez Camargo, chez Gaussin, chez Julie ;
Il est comblé d'amour et de faveurs.
Il faut se rendre à ce palais magique
Où les beaux vers, la danse, la musique,
L'art de tromper les yeux par les couleurs,
L'art plus heureux de séduire les c½urs,
De cent plaisirs font un plaisir unique.
Il va siffler quelque opéra nouveau,
Ou, malgré lui, court admirer Rameau.
Allons souper. Que ces brillants services,
Que ces ragoûts ont pour moi de délices !
Qu'un cuisinier est un mortel divin !
Chloris, Églé, me versent de leur main
D'un vin d'Aï dont la mousse pressée,
De la bouteille avec force élancée,
Comme un éclair fait voler le bouchon ;
Il part, on rit ; il frappe le plafond.
De ce vin frais l'écume pétillante
De nos Français est l'image brillante.
Le lendemain donne d'autres désirs,
D'autres soupers, et de nouveaux plaisirs.
Or maintenant, monsieur du Télémaque,
Vantez-nous bien votre petite Ithaque,
Votre Salente, et vos murs malheureux,
Où vos Crétois, tristement vertueux,
Pauvres d'effet, et riches d'abstinence,
Manquent de tout pour avoir l'abondance :
J'admire fort votre style flatteur,
Et votre prose, encor qu'un peu traînante ;
Mais, mon ami, je consens de grand c½ur
D'être fessé dans vos murs de Salente,
Si je vais là pour chercher mon bonheur.
Et vous, jardin de ce premier bonhomme,
Jardin fameux par le diable et la pomme,
C'est bien en vain que, par l'orgueil séduits,
Huet, Calmet, dans leur savante audace,
Du paradis ont recherché la place :
Le paradis terrestre est où je suis.
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# Posté le samedi 13 juin 2009 15:25

Voltaire

Voltaire
Quand Chateaubriand écrivait : «Il nous fatigue», Voltaire était pourtant déjà mort. Il l'était même depuis vingt-quatre ans, ce qui outrepasse tous les baux convenables en matière de deuil. Et avec le temps rien ne s'est arrangé. C'est d'ailleurs un étrange paradoxe : Voltaire, s'il faut résumer sa postérité, c'est tout simple. On ne le lit plus, on ne le joue plus, on ne sait même plus quelle vie il a vécue pour de vrai, sauf un peu vers la fin. Lui qui fut la coqueluche de la Comédie-Française, il n'y a plus été représenté depuis plus de quarante ans (et encore, si on l'a joué en 1965, alors qu'on l'avait déjà balayé des tréteaux depuis belle lurette, c'est à la demande expresse d'André Malraux, désireux d'empoisonner par de l'alexandrin magistral une délégation maoïste en visite à Paris).
Des tas d'idées fausses circulent sur son compte, jusque dans les cercles cultivés. On le dit sceptique, athée, à l'image de ses pairs Diderot et d'Holbach : balivernes. A 65 ans, libertin rangé des bastilles, le bouffeur de curés se fait construire une église ! Il semble qu'on ne l'appréhende plus qu'à travers des lieux communs entretenus par les nécessités du programme scolaire : Candide, l'affaire Calas, l'exil. Alors oui, l'exil. Mais un exil doré, de nabab (deux châteaux, une fortune colossale, les fêtes, les voitures, les domestiques). Mais voilà, si une seule chose devait être attestée dans ce parcours aussi flamboyant qu'ambigu, c'est que Voltaire continue d'emmerder le monde. Positivement. C'est plus fort que lui ; mort ou vif, il faut qu'il soit dans le coup.

Il y a trois ans encore, qui voit-on s'agiter au premier rang de l'affaire Mahomet, le bonnet en bataille, les bas en tire-bouchon comme s'il se réveillait d'une trop longue sieste ? L'épisode est d'ailleurs très révélateur des malentendus, pour ne pas dire des violentes équivoques, que promènent encore le personnage et sa légende. On sait que notre pape actuel, Benoît XVI, a des problèmes avec Mahomet. Un éditeur avisé (Christian Bourgois) a eu l'idée de sauver du fatal oubli où elle gisait la tragédie de Voltaire « Mahomet », et d'en faire le premier titre d'une toute nouvelle collection de poche. Une opportunité symbolique, dans un brûlant débat d'actualité. L'apôtre officiel de la tolérance y dénonce le Prophète comme un imposteur, mais à l'époque (1742) on ne veut y voir qu'un attentat masqué contre les puissances catholiques. Autres temps, autres moeurs... Les dévots feront d'ailleurs interdire la pièce après trois représentations. Pourtant, elle est dédiée au pape... Benoît XIV, qui l'en a d'ailleurs aimablement remercié !
Feinte soumission ou performance de courtisan diabolique, cette duplicité continue d'abuser la geste voltairienne militante. C'est ainsi que cette édition 2006 de « Mahomet » prévient, s'appuyant sur une vérité d'Evangile attestée par le Grand Larousse du xixe siècle : «Les attaques contre le christianisme sont assez voilées pour que «Mahomet» ait pu être dédié au pape Benoît XIV, grand ami des Lettres, qui répondit par une lettre affectueuse et envoya sa bénédiction apostolique au poète. Il dut cependant, pour approuver tout, mettre à la lecture de cette tragédie une certaine dose de bonne volonté.» Faux. Loin d'approuver la tragédie, Benoît XIV avait soigneusement évité de la nommer : c'est Voltaire qui, trafiquant la réponse du saint-père, a fait croire à toute l'Europe (et jusqu'à aujourd'hui, semble-t-il, avec un certain succès) que son « Mahomet » avait reçu l'approbation de l'évêque de Rome. Détail réjouissant : le démenti et l'argument qui le fonde ont été apportés par les chercheurs... de l'Institut Voltaire, qui dans une récente livraison de leur revue, « la Gazette des Délices », s'en amusent avec une louable allégresse : «Telle est la force des plaisanteries voltairiennes : plus de deux siècles après, elles trompent encore...»

On frise l'imposture. Ce n'est que de la complexité, et rien n'est plus moderne. L'impossible M. Arouet sera même la prima donna de l'année 2007, et des remuements de rideaux nous le laissent entrevoir au meilleur de sa forme, juvénile et provocant comme jamais. Dans « Voltaire en exil », du Britannique Ian Davidson, inconnu au bataillon des spécialistes mais éditorialiste au « Financial Times » (sortie le 18 janvier au Seuil), on le découvrira sous un jour inhabituel, affairiste et spéculateur, un rien truand contre l'Etat et enrichi à la faveur d'une subtile arnaque, soucieux du rang dans une société qui en est obsédée, carriériste notoire, conservateur jaloux de ses avantages, parfois antisémite, lourdement travaillé par les placements de sa fortune et les questions d'argent («Les belles-lettres ne servent qu'à empoisonner la vie, et il n'y a de bon en fait que les lettres de change», écrit-il à son banquier Tronchin). Et le tout, tenez-vous bien, sans jamais cesser d'être sympathique à son biographe. C'est le Voltaire pour époque mondialiste et libérale.
Il est évident qu'il ennuie. Il est évident qu'il le sait. Comment donner du plaisir, comment tenir le monde en haleine avec des idées justes ? Il faut bien, dit-il, «expier la médiocrité». Elle est partout, en tous. Mais en deux mots, qui condensent peut-être la véritable postérité du bonhomme plus que toute son oeuvre imprimée, il a inventé l'intellectuel moderne, en statut, en prestige, en éminence, en devoir. «Ecrasez l'infâme!» Ce n'est pas un contenu, c'est une posture. La Voltaire attitude. Si l'on exige aujourd'hui du moindre penseur qu'il soit un héros dans la comédie, une conscience morale, un syndic des droits de l'homme, c'est la faute à Voltaire. La Révolution l'a panthéonisé pour deux mots. C'était le 11 juillet 1791, et on lui fit de spectaculaires funérailles, treize ans après son trépas. On ne lisait pas sur le catafalque, tiré par douze chevaux blancs : «A l'auteur de «Zadig»», mais : «Il a vengé Calas». Ecraser l'infâme. C'est quoi, l'infâme ? N'importe. C'est la bêtise, l'injustice, la superstition, le fanatisme. Son très bon ami d'Alembert enrageait parfois et ne lui envoyait pas dire : «Ecraser l'infâme? On voudrait vous y voir! C'est facile, quand on vit loin des fripons et qu'on a cent mille livres de rentes, quand on a assez de réputation et de fortune pour ne plus dépendre de rien ni de personne. Mais un pauvre diable comme moi, que peut-il espérer écraser?»
Pour un homme qui ne dépendait de rien ni de personne, Voltaire a pourtant cultivé jusqu'à en paraître l'esclave les liens les plus frénétiques avec l'humanité environnante, les puissants et les modestes, les amis et les ennemis, les juges et les avocats, les artistes et les politiques, comme aucun écrivain avant lui ni après n'en avait donné ni n'en donnerait plus l'exemple : ces 15 284 lettres, occupant treize volumes de la Pléiade, ne font pas que dénoncer une névrose d'appartenance. Elles sont son chef-d'oeuvre quand ses pièces et ses vers n'ont pas résisté à la trappe basculante des oubliettes. Tout lui est motif à prendre la plume, un crime à punir, un conseil à donner, une guerre qui tue quelque part, trois bidets à commander quand la mode s'en fait connaître des ermitages les mieux défendus. Il met de l'esprit partout, même quand il sollicite, à l'insu de son médecin, «une demi-livre de la meilleure rhubarbe» (son médecin est contre la rhubarbe). Voltaire épistolier, c'est de la folie. Ses lettres circulent dans toute l'Europe, on se les arrache, on les copie. Elles pleuvent, elles tombent comme les hannetons du marronnier, on s'y jette avec des caquets de basse-cour affamée. Il y en a pour toutes les circonstances, tous les âges, tous les temps. Elles sont ses Mémoires d'outre-tombe et le vicomte a raison : Voltaire n'a pas fini de nous fatiguer.
# Posté le vendredi 05 juin 2009 16:34

Joseph Haydn (Concerto pour piano, IIIe Mvt)

Haydn est le musicien qui ne cesse de revenir dans ma vie.
En quatuors, en sonates.
Après avoir réécouté tous les grands préférés - Gesualdo, Purcell, Monteverdi, Scarlatti, Vivaldi, Bach, Haendel, Mozart —, c'est lui, de nouveau, qui fait signe au moment du plus grand silence. Il reste dans son secret, non omnis moriar.
Je pense à un monde reconstruit selon lui, redressement harmonique : par-delà le bien et le mal, la mort et son faux dieu, selon la série trouvée des substances et des densités. Mercure, billes. On le touche à peine, il répond, il tourbillonne en cascade - saut, arrêt, saut, intermittence —, il s'éclipse, glisse, roule, troue, repart. Phrases où il n'y aurait que des verbes. Haydn est un jazz de durée, sans dépression, sans espoir. Armstrong l'a écouté ? Miles Davis ? Et Charlie Parker, Billie Holliday, Count Basie, Monk ? On décide de l'imaginer. La plus grande variété rythmique : museau, doigts, éclaircies, fourrés, pluie d'acier.
Il n'y aura jamais de commémoration romantisée de Joseph Haydn, que Mozart, ce Christ, appelait «papa».
Une messe catholique pour célébrer Trafalgar comme victoire ? Oh oui ! Qu'on en finisse une bonne fois avec la Terreur et Napoléon ! C'est la Nelson, soprano surexcitée, coups de canons, cordages, boulets rouges, paquets de mer, fouet du joyeux message. Encore Londres : c'est Mallarmé qui compare les lettres de Voltaire à Haydn : « le concis ou le dégagé ». Voici donc la raison même, enfin réaccordée à la création, aux saisons.
Wunderbar !
« Haydn s'était fait une règle singulière dont je ne puis rien vous apprendre, sinon qu'il n'a jamais voulu dire en quoi elle consistait. » (Stendhal, Vie de Haydn, lettre VIII.)
Comment concilier le nom de Dieu et la génétique ? Vieux et pénible problème, résolu ici comme par enchantement : YAH. ADN.

Rien de plus proche d'une Illumination de Rimbaud qu'une sonate de Haydn.
Pour vous en convaincre, écoutez Rudolf Buchbinder (le relieur) jouer celle en la bémol majeur (N°31), 1768. Seize minutes, vingt-cinq secondes. La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les discute pas. Repoussez l'incrédulité : vous me ferez plaisir. Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental.
Ce presto.
Chambre vide, soleil, matin, n'importe où, après que l'idée de déluge se fut rassise, quelqu'un est là, réfléchit, pointe, articule, s'élance, pique, ponctue. Le temps est en cercle, éternel retour, quadrature de la sphère au cube. Cerveau à la touche, direct. Il n'y a rien à faire d'autre que de communiquer la gratuité du calcul. Qui bat là ? D'où viennent ces brusqueries, ces suspens, cette rage, ce velours ? Le dé, abolissant le hasard, bornant l'infini, éclairé de tous les côtés à la fois, transparente source en train de tourner sans déborder : est-ce possible ? Yah !

Texte : Philippe Sollers
Musique :Paul Badura-Skoda, piano. Orchestre de la Suisse Italienne, dirigé par Frans Brüggen
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# Posté le dimanche 31 mai 2009 11:25