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Voltaire

Voltaire
Quand Chateaubriand écrivait : «Il nous fatigue», Voltaire était pourtant déjà mort. Il l'était même depuis vingt-quatre ans, ce qui outrepasse tous les baux convenables en matière de deuil. Et avec le temps rien ne s'est arrangé. C'est d'ailleurs un étrange paradoxe : Voltaire, s'il faut résumer sa postérité, c'est tout simple. On ne le lit plus, on ne le joue plus, on ne sait même plus quelle vie il a vécue pour de vrai, sauf un peu vers la fin. Lui qui fut la coqueluche de la Comédie-Française, il n'y a plus été représenté depuis plus de quarante ans (et encore, si on l'a joué en 1965, alors qu'on l'avait déjà balayé des tréteaux depuis belle lurette, c'est à la demande expresse d'André Malraux, désireux d'empoisonner par de l'alexandrin magistral une délégation maoïste en visite à Paris).
Des tas d'idées fausses circulent sur son compte, jusque dans les cercles cultivés. On le dit sceptique, athée, à l'image de ses pairs Diderot et d'Holbach : balivernes. A 65 ans, libertin rangé des bastilles, le bouffeur de curés se fait construire une église ! Il semble qu'on ne l'appréhende plus qu'à travers des lieux communs entretenus par les nécessités du programme scolaire : Candide, l'affaire Calas, l'exil. Alors oui, l'exil. Mais un exil doré, de nabab (deux châteaux, une fortune colossale, les fêtes, les voitures, les domestiques). Mais voilà, si une seule chose devait être attestée dans ce parcours aussi flamboyant qu'ambigu, c'est que Voltaire continue d'emmerder le monde. Positivement. C'est plus fort que lui ; mort ou vif, il faut qu'il soit dans le coup.

Il y a trois ans encore, qui voit-on s'agiter au premier rang de l'affaire Mahomet, le bonnet en bataille, les bas en tire-bouchon comme s'il se réveillait d'une trop longue sieste ? L'épisode est d'ailleurs très révélateur des malentendus, pour ne pas dire des violentes équivoques, que promènent encore le personnage et sa légende. On sait que notre pape actuel, Benoît XVI, a des problèmes avec Mahomet. Un éditeur avisé (Christian Bourgois) a eu l'idée de sauver du fatal oubli où elle gisait la tragédie de Voltaire « Mahomet », et d'en faire le premier titre d'une toute nouvelle collection de poche. Une opportunité symbolique, dans un brûlant débat d'actualité. L'apôtre officiel de la tolérance y dénonce le Prophète comme un imposteur, mais à l'époque (1742) on ne veut y voir qu'un attentat masqué contre les puissances catholiques. Autres temps, autres moeurs... Les dévots feront d'ailleurs interdire la pièce après trois représentations. Pourtant, elle est dédiée au pape... Benoît XIV, qui l'en a d'ailleurs aimablement remercié !
Feinte soumission ou performance de courtisan diabolique, cette duplicité continue d'abuser la geste voltairienne militante. C'est ainsi que cette édition 2006 de « Mahomet » prévient, s'appuyant sur une vérité d'Evangile attestée par le Grand Larousse du xixe siècle : «Les attaques contre le christianisme sont assez voilées pour que «Mahomet» ait pu être dédié au pape Benoît XIV, grand ami des Lettres, qui répondit par une lettre affectueuse et envoya sa bénédiction apostolique au poète. Il dut cependant, pour approuver tout, mettre à la lecture de cette tragédie une certaine dose de bonne volonté.» Faux. Loin d'approuver la tragédie, Benoît XIV avait soigneusement évité de la nommer : c'est Voltaire qui, trafiquant la réponse du saint-père, a fait croire à toute l'Europe (et jusqu'à aujourd'hui, semble-t-il, avec un certain succès) que son « Mahomet » avait reçu l'approbation de l'évêque de Rome. Détail réjouissant : le démenti et l'argument qui le fonde ont été apportés par les chercheurs... de l'Institut Voltaire, qui dans une récente livraison de leur revue, « la Gazette des Délices », s'en amusent avec une louable allégresse : «Telle est la force des plaisanteries voltairiennes : plus de deux siècles après, elles trompent encore...»

On frise l'imposture. Ce n'est que de la complexité, et rien n'est plus moderne. L'impossible M. Arouet sera même la prima donna de l'année 2007, et des remuements de rideaux nous le laissent entrevoir au meilleur de sa forme, juvénile et provocant comme jamais. Dans « Voltaire en exil », du Britannique Ian Davidson, inconnu au bataillon des spécialistes mais éditorialiste au « Financial Times » (sortie le 18 janvier au Seuil), on le découvrira sous un jour inhabituel, affairiste et spéculateur, un rien truand contre l'Etat et enrichi à la faveur d'une subtile arnaque, soucieux du rang dans une société qui en est obsédée, carriériste notoire, conservateur jaloux de ses avantages, parfois antisémite, lourdement travaillé par les placements de sa fortune et les questions d'argent («Les belles-lettres ne servent qu'à empoisonner la vie, et il n'y a de bon en fait que les lettres de change», écrit-il à son banquier Tronchin). Et le tout, tenez-vous bien, sans jamais cesser d'être sympathique à son biographe. C'est le Voltaire pour époque mondialiste et libérale.
Il est évident qu'il ennuie. Il est évident qu'il le sait. Comment donner du plaisir, comment tenir le monde en haleine avec des idées justes ? Il faut bien, dit-il, «expier la médiocrité». Elle est partout, en tous. Mais en deux mots, qui condensent peut-être la véritable postérité du bonhomme plus que toute son oeuvre imprimée, il a inventé l'intellectuel moderne, en statut, en prestige, en éminence, en devoir. «Ecrasez l'infâme!» Ce n'est pas un contenu, c'est une posture. La Voltaire attitude. Si l'on exige aujourd'hui du moindre penseur qu'il soit un héros dans la comédie, une conscience morale, un syndic des droits de l'homme, c'est la faute à Voltaire. La Révolution l'a panthéonisé pour deux mots. C'était le 11 juillet 1791, et on lui fit de spectaculaires funérailles, treize ans après son trépas. On ne lisait pas sur le catafalque, tiré par douze chevaux blancs : «A l'auteur de «Zadig»», mais : «Il a vengé Calas». Ecraser l'infâme. C'est quoi, l'infâme ? N'importe. C'est la bêtise, l'injustice, la superstition, le fanatisme. Son très bon ami d'Alembert enrageait parfois et ne lui envoyait pas dire : «Ecraser l'infâme? On voudrait vous y voir! C'est facile, quand on vit loin des fripons et qu'on a cent mille livres de rentes, quand on a assez de réputation et de fortune pour ne plus dépendre de rien ni de personne. Mais un pauvre diable comme moi, que peut-il espérer écraser?»
Pour un homme qui ne dépendait de rien ni de personne, Voltaire a pourtant cultivé jusqu'à en paraître l'esclave les liens les plus frénétiques avec l'humanité environnante, les puissants et les modestes, les amis et les ennemis, les juges et les avocats, les artistes et les politiques, comme aucun écrivain avant lui ni après n'en avait donné ni n'en donnerait plus l'exemple : ces 15 284 lettres, occupant treize volumes de la Pléiade, ne font pas que dénoncer une névrose d'appartenance. Elles sont son chef-d'oeuvre quand ses pièces et ses vers n'ont pas résisté à la trappe basculante des oubliettes. Tout lui est motif à prendre la plume, un crime à punir, un conseil à donner, une guerre qui tue quelque part, trois bidets à commander quand la mode s'en fait connaître des ermitages les mieux défendus. Il met de l'esprit partout, même quand il sollicite, à l'insu de son médecin, «une demi-livre de la meilleure rhubarbe» (son médecin est contre la rhubarbe). Voltaire épistolier, c'est de la folie. Ses lettres circulent dans toute l'Europe, on se les arrache, on les copie. Elles pleuvent, elles tombent comme les hannetons du marronnier, on s'y jette avec des caquets de basse-cour affamée. Il y en a pour toutes les circonstances, tous les âges, tous les temps. Elles sont ses Mémoires d'outre-tombe et le vicomte a raison : Voltaire n'a pas fini de nous fatiguer.

# Posté le vendredi 05 juin 2009 16:34

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