Joseph Haydn (Concerto pour piano, IIIe Mvt)

Haydn est le musicien qui ne cesse de revenir dans ma vie.
En quatuors, en sonates.
Après avoir réécouté tous les grands préférés - Gesualdo, Purcell, Monteverdi, Scarlatti, Vivaldi, Bach, Haendel, Mozart —, c'est lui, de nouveau, qui fait signe au moment du plus grand silence. Il reste dans son secret, non omnis moriar.
Je pense à un monde reconstruit selon lui, redressement harmonique : par-delà le bien et le mal, la mort et son faux dieu, selon la série trouvée des substances et des densités. Mercure, billes. On le touche à peine, il répond, il tourbillonne en cascade - saut, arrêt, saut, intermittence —, il s'éclipse, glisse, roule, troue, repart. Phrases où il n'y aurait que des verbes. Haydn est un jazz de durée, sans dépression, sans espoir. Armstrong l'a écouté ? Miles Davis ? Et Charlie Parker, Billie Holliday, Count Basie, Monk ? On décide de l'imaginer. La plus grande variété rythmique : museau, doigts, éclaircies, fourrés, pluie d'acier.
Il n'y aura jamais de commémoration romantisée de Joseph Haydn, que Mozart, ce Christ, appelait «papa».
Une messe catholique pour célébrer Trafalgar comme victoire ? Oh oui ! Qu'on en finisse une bonne fois avec la Terreur et Napoléon ! C'est la Nelson, soprano surexcitée, coups de canons, cordages, boulets rouges, paquets de mer, fouet du joyeux message. Encore Londres : c'est Mallarmé qui compare les lettres de Voltaire à Haydn : « le concis ou le dégagé ». Voici donc la raison même, enfin réaccordée à la création, aux saisons.
Wunderbar !
« Haydn s'était fait une règle singulière dont je ne puis rien vous apprendre, sinon qu'il n'a jamais voulu dire en quoi elle consistait. » (Stendhal, Vie de Haydn, lettre VIII.)
Comment concilier le nom de Dieu et la génétique ? Vieux et pénible problème, résolu ici comme par enchantement : YAH. ADN.

Rien de plus proche d'une Illumination de Rimbaud qu'une sonate de Haydn.
Pour vous en convaincre, écoutez Rudolf Buchbinder (le relieur) jouer celle en la bémol majeur (N°31), 1768. Seize minutes, vingt-cinq secondes. La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les discute pas. Repoussez l'incrédulité : vous me ferez plaisir. Je me figure Elohim plutôt froid que sentimental.
Ce presto.
Chambre vide, soleil, matin, n'importe où, après que l'idée de déluge se fut rassise, quelqu'un est là, réfléchit, pointe, articule, s'élance, pique, ponctue. Le temps est en cercle, éternel retour, quadrature de la sphère au cube. Cerveau à la touche, direct. Il n'y a rien à faire d'autre que de communiquer la gratuité du calcul. Qui bat là ? D'où viennent ces brusqueries, ces suspens, cette rage, ce velours ? Le dé, abolissant le hasard, bornant l'infini, éclairé de tous les côtés à la fois, transparente source en train de tourner sans déborder : est-ce possible ? Yah !

Texte : Philippe Sollers
Musique :Paul Badura-Skoda, piano. Orchestre de la Suisse Italienne, dirigé par Frans Brüggen
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# Posté le dimanche 31 mai 2009 11:25

L'insoutenable légèreté de l'Etre

L'insoutenable légèreté de l'Etre
Deux mots sur l'auteur :

Milan Kundera, écrivain français né à Brno, République tchèque le 1 Avril 1929.

La vie de Milan Kundera pourrait se résumer en deux temps : auteur dissident en Tchécoslovaquie, il devient, en 1975, une figure importante de la vie littéraire française et internationale. Dissident, Kundera ne l'a pas toujours été : inscrit au Parti communiste, les premiers écrits de cet étudiant en littérature, en esthétique et en cinéma s'inscrivent dans une vison marxiste du monde. Mais pas pour longtemps. Je tiens à préciser que ses écrits d'avant son arrivée en France, bien que rédigés en tchèques, ont étés entièrement revu dans leur version française par l'auteur lui-même. Aucun problème de traduction donc, c'est comme s'il les avait écrit directement dans la langue de Molière.

Les personnages :

- Tomas : chirurgien libertin vivant à Prague, devient ensuite laveur de vitres et enfin camionneur.

- Tereza : ancienne serveuse d'un petit café de campagne où Tomas l'a rencontrée. Elle sera tour à tour serveuse, photographe, et femme de ferme.

- Sabina : maîtresse favorite de Tomas, artiste par excellence, libertine, apprendra la photographie à Tereza et posera même pour elle nue. (C'est le personnage le plus « immoral » de l'histoire, peut-être même celui qui incarne d'une certaine façon Kundera, c'est en partie elle qui décrit et explique Tomas au lecteur).

- Franz : époux d'une femme qui tient une galerie à l'étranger, où Sabina exposera après sa fuite de la Tchécoslovaquie. Il connaîtra diverses aventures avec Sabina, et quittera sa femme pour cette dernière qui, par désir (excessif ?) de liberté, a fui pour l'Amérique.

Résumé :

Difficile de résumer un ouvrage pareil. Il y a au centre de ce roman une question : Que faut-il choisir, légèreté ou pesanteur ? Cette dialectique entre deux attitudes antagonistes face à la vie est mise en fiction à travers l'histoire d'un couple : Tomas est un séducteur invétéré, Teresa, sa femme, ressent le poids du passé et de sa jalousie. L'Insoutenable légèreté de l'être traite de plusieurs thèmes, et place, au centre de tout, des personnages purement fictifs incarnant de grandes idées. Parmi eux, Tomas se cherche sous son double masque de libertin et d'amoureux passionné, alors que Tereza, la plus morale du livre, brigue l'amour pur, et que Sabina incarne la légèreté. Ces deux notions fondent le livre. Tomas et Sabina, qui de manière sempiternelle recherchent le plaisir immédiat, sans jamais tomber dans la passion bien qu'ils éprouvent des sentiments l'un envers l'autre, incarnent la légèreté. Ils ne sont attachés à rien, n'ayant pas de façon de penser incarnant un parti quelconque, ils sont davantage pour la liberté dans tous les sens du terme. La pesanteur, à l'inverse, fait s'attacher à des êtres et principes, penser selon une morale rigide et prédéterminée. Elle est incarnée par Tereza et Franz.
Mais la légèreté est parfois tellement présente qu'elle en devient insoutenable. Selon Kundera, nous vivons, en Occident, dans un monde de la légèreté, celle-ci devenant insoutenable, au contraire des soviétiques, qui eux étaient d'une telle gravité qu'ils en étaient ridicules. Après avoir écrit sur la gravité dans la Plaisanterie, Kundera écrit sur la légèreté.

Plus que les autres romans de Kundera, celui-ci est un roman d'amour. Tereza est jalouse. Sa jalousie, domptée le jour, se réveille la nuit, déguisée en rêves qui sont en fait des poèmes sur la mort. Sur son long chemin, la jeune femme est accompagnée de son mari, Tomas, mi-don Juan, mi-Tristan, déchiré entre son amour pour elle et ses tentations libertines insurmontables. Ce roman est aussi une méditation sur la mort : celle des individus mais, en outre, celle, possible, de notre vieille Europe.

Citations :

«Il y a des idées qui sont comme un attentat.»

«On a tous tendance à voir dans la force un coupable et dans la faiblesse une innocente victime.»

«Ne pouvoir vivre qu'une vie, c'est comme ne pas vivre du tout.»

«Pour qu'un amour soit inoubliable, il faut que les hasards s'y rejoignent dès le premier instant.»

«Ce qui distingue l'autodidacte de celui qui a fait des études, ce n'est pas l'ampleur des connaissances mais des degrés différents de vitalité et de confiance en soi.»

« Mais qu'est-ce que trahir ? Trahir c'est sortir du rang. Trahir, c'est sortir du rang et partir dans l'inconnu... »

« Pour échapper à la souffrance, le plus souvent on se réfugie dans l'avenir. »

Première phrase :

«L'éternel retour est une idée mystérieuse et, avec elle, Nietzsche a mis bien des philosophes dans l'embarras : penser qu'un jour tout se répétera comme nous l'avons déjà vécu et que même cette répétition se répétera encore indéfiniment !»

# Posté le jeudi 21 mai 2009 15:47

Don giovanni, a cenar teco

LA STATUA

Don Giovanni a cenar teco m'invitasti e son venuto !

DON GIOVANNI

Non l'avrei giammai creduto; ma farò quel che potrò. Leporello, un altra cena fa che subito si porti!

LEPORELLO

Ah padron! Siam tutti morti.

DON GIOVANNI

Vanne dico!

LA STATUA

Ferma un po'! Non si pasce di cibo mortale chi si pasce di cibo celeste! Altre cure più gravi di queste altra brama quaggiù mi guidò!

LEPORELLO

La terzana d'avere mi sembra, e le membra fermar più non so.

DON GIOVANNI

Parla dunque! Che chiedi? Che vuoi?

LA STATUA

Parlo; ascolta! Più tempo non ho!

DON GIOVANNI

Parla, parla, ascoltando ti sto,

LEPORELLO

E le membra fermar più non so,

LA STATUA

Tu m'invitasti a cena, il tuo dover or sai, rispondimi: verrai tu a cenar meco?

LEPORELLO

Oibò; tempo non ha, scusate.

DON GIOVANNI

A torto di viltate tacciato mai sarò.

LA STATUA

Risolvi!

DON GIOVANNI

Ho già risolto.

LA STATUA

Verrai?

LEPORELLO

Dite di no!

DON GIOVANNI

Ho fermo il core in petto. Non ho timor: verrò!

LA STATUA

Dammi la mano in pegno!

DON GIOVANNI

Eccola!
Ohimè!

LA STATUA

Cos'hai?

DON GIOVANNI

Che gelo è questo mai?

LA STATUA

Pentiti, cangia vita, è l'ultimo momento!

DON GIOVANNI ( Il veut se dégager )

No, no, ch'io non mi pento vanne lontan da me!

LA STATUA

Pentiti, scellerato!

DON GIOVANNI

No, vecchio infatuato!

LA STATUA

Pentiti!

DON GIOVANNI

No!

LA STATUA

Sì!

DON GIOVANNI

No!

LA STATUA

Sì!

DON GIOVANNI

No!

LEPORELLO

Sì! Sì!

DON GIOVANNI

No! No!

LA STATUA

Ah! tempo più non v'è!

# Posté le mercredi 20 mai 2009 14:31

Le quart d'heure philosophique, avec : Baruch Spinoza

Le quart d'heure philosophique, avec :  Baruch Spinoza
Une éthique de la joie

Bon, les gens, je me sens d'humeur à escalader avec hardiesse les cimes rocheuses et aux flancs escarpés des sommets de la pensée transcendantale. Ascension périlleuse mais ô combien grisante pour le sportif de l'intellect, vif et robuste, qui s'élance avec plaisir et détermination à l'assaut de ces strates pures et vivifiante de l'atmosphère cognitive. Dantesque entreprise, projet grandiose.
Je vous propose donc un thème de débat qui va nous permettre de propulser nos cortex vers les nuées resplendissantes et éthérées de la sublimation philosophique dont s'abreuve l'esprit libre tel le chameau découvrant avec soulagement l'oasis salvatrice et humide au milieu du désert aride et hostile des marécages de notre triste époque embourbée dans les méandres d'un fleuve dont les flots charrient avec violence les monceaux de déchets que sont le cynisme et l'arrogance de la sous-culture actuelle, plongée dans les abîmes d'un nihilisme crasseux et compact qui parasite les esprits à la manière de répugnantes sangsues assoiffées du sang neuronales des derniers véritables intellectuels d'une époque qui ne sait que s'ennuyer.
Plongeons donc avec passion dans les limbes de l'oeuvre d'un des philosophes les plus intelligent du monde occidental, le hollandais Spinoza (1632-1671). Le bien n'est pas une valeur surplombante qui permettrait de juger nos actes. Il est le bon, ce qui nous procure de la joie. Tel est le scandale de la philosophie de Spinoza qui offre non pas une morale du devoir mais une éthique de la joie.On est bien loin des réflexions spartiates d'un Kant dévot de la moralisation.
«La connaissance du bien et du mal n'est rien d'autre que l'affect de joie ou de tristesse, en tant que nous en sommes conscient», affirme Baruch Spinoza dans son ouvrage principal, l'Ethique. En fait, tout le scandaleux de sa philosophie est dans ces quelques mots : que le bien nous procure de la joie, et le mal de la tristesse, bon ; mais qu'ils ne soient "rien d'autre" que cela, comment ose-t-il donc le soutenir ? Un meurtrier réjoui par son crime a-t-il bien agi ? Un homme attristé de risquer sa vie pour défendre son pays se comporte-t-il mal ?
Oui, à chaque fois, oui, répond Spinoza. La joie et la tristesse sont le critère ultime du bien et du mal.
Mais alors, s'il n'y a pas d'autre moyen de juger moralement une chose que d'être conscient de la joie ou de la tristesse qu'elle nous procure, nous sombrons dans le pur relativisme des valeurs : sur quoi fonder une éthique, si le seul socle du bien et du mal et le sable mouvent des sentiments de joie et de tristesse ? Ne nous indignons pas trop vite, et tentons de comprendre.
Pourquoi Spinoza ne conçoit-il comme norme du bien et du mal que les seuls sentiments de joie et de tristesse ? Fondamentalement parce que la morale ne saurait aller à l'encontre même de la vie; ce pourquoi elle est une éthique d'ailleurs : une éthique de la joie avant d'être une morale du devoir. La vie, selon Spinoza, est la puissance même de la Nature, dont l'homme est une partie. Son être est donc constitué par une puissance de penser et de se mouvoir, une puissance d'agir, par l'esprit et par le corps. Or la joie n'est autre que l'augmentation de cette puissance d'agir, l'accroissement de cette vie en nous. Le bien n'est donc pas une valeur qui transcende la vie, et permet de la juger : il n'est autre que ce qui est bon, ce qui nous donne la puissance de persévérer en notre être. Est-ce à dire que Spinoza en finit avec l'idée d'un Dieu source de toutes nos valeurs morales ? Oui et non : Dieu ne saurait être l'origine de nos valeurs si on entend par là un créateur surplombant sa création, ainsi qu'un juge récompensant les bons et châtiant les méchants. Il ne s'agit là que d'une vision anthropomorphique de Dieu, qu'exploite la superstition lorsqu'elle cherche à asseoir son pouvoir sur la crainte de l'invisible. Dieu, bien compris, n'est autre en effet que la Nature même, considérée dans son absolue infinité . Dieu ne prescrit donc aucune finalité, ni à la Nature, ni aux hommes : il est seulement la cause immanente de toute chose, qui existe en lui, et par lui.Mais en même temps, bien et mal ne sauraient se définir en dehors de Dieu, puisqu'il est le principe à partir duquel toute chose est et se conçoit. Car si en un sens bien et mal sont relatifs à chaque individu, selon les affects de joie ou de tristesse qui les traversent, ces valeurs peuvent néanmoins être également définies à partir de ce que les hommes ont en commun : à savoir Dieu lui-même, qui est la communauté des choses, leur nécessité universelle; et le comprendre produit une joie qui définit justement... un bien commun !
L'éthique spinoziste, donc, part du constat de la relativité des valeurs morales, mais elle ne s'arrête pas là : elle montre en quel sens les hommes peuvent réellement convenir entre eux - et la meilleure manière est encore de comprendre ce qui est à la source de leur convenance ; cette nécessité divine qui les unit.
«Le souverain bien de l'esprit est la connaissance de Dieu, et la souveraine vertu de l'esprit est de connaître Dieu» : la joie demeure le critère du bien, mais il ne s'agit plus d'une joie relative à notre seule imagination, à notre manière «humaine, trop humaine», dira plus tard Nietzsche, de nous représenter les choses. Il s'agit d'une joie plus haute, plus forte, d'une joie éternelle, selon le mot de Spinoza : c'est la joie de comprendre la Nature, et d'intensifier aisni notre participations à sa puissance.
Mais revenons donc à notre joyeux criminel et notre triste patriote du début. Le premier accomplit un meurtre, et cela accroît sa puissance, le second s'en va défendre sa patrie, et ce haut fait diminue la sienne. Pourquoi ? Parce que l'un est réjoui de détruire celui qu'il hait, l'autre est miné par la peur de mourir. Or il est bon de se réjouir, la joie est en elle-même le bien ; il est mauvais d'avoir peur, la tristesse en elle-même est le mal. En même temps, cette joie du criminel peut être gâchée apr la peur du châtiment (humain ou divin). Tout comme d'ailleurs la tristesse du patriote peut être compensée par l'idée des honneurs qui couronnent un tel sacrifice. Le criminel comment le patriote vivent dans ses affects inconstants que sont l'espoir et la crainte : la crainte d'une vie moindre, la crainte de la mort. Dans l'immanence de cette vie-ci, le crime ne réjouit pas absolument, il tourmente bien plutôt ; la peur isole, elle diminue la vie en nous. Dans tous les cas, la tristesse est mauvaise, et la joie qui a de tristes conséquences l'est aussi : dans le crime, on disconvient avec autrui, dans la peur, on ne fait communauté avec personne : et dans tous les cas, on n'est nullement déterminé à comprendre, on est seulement hanté par les spectres de l'imagination. Voilà pourquoi éviter le crime, voilà pourquoi ne pas vivre dans la peur de mourir : l'éthique spinoziste est une éhique de l'immanence radicale ; car la récompense de la vertu n'est pas à attendre d'un au-delà utopique, elle est à éprouver ici-bas.

# Posté le samedi 16 mai 2009 12:31

Modifié le samedi 16 mai 2009 12:44

Le Barbier de Séville, Rossini

Je resterais jusqu'à la mort de Rossini, et en particulier de son chef-d'oeuvre incontestable : Il barbiere di Siviglia. La musique a été composée en 1816 et n'a pris à Rossini que deux semaines. Une quinzaine de jour ont suffit à ce génie pour nous pondre d'un trait la partition de ce qui est resté dans les mémoires comme le plus grand des opéras bouffes (si l'on se refuse à considérer comme tels les merveilles insurpassables de Mozart, bien sûr). Ces pages magnifiques parviennent même à séduire les musiciens les plus sévères pour les négligences du grand italien, Schumann et Wagner par exemple. Oui, vous l'avez bien lu, Wagner lui-même ne boude pas son plaisir à l'écoute des airs délicieusement enlevés, des finals explosifs, des cresceno plein de verve et de piquant qui constituent les fondements de l'art de Rossini, qui n'auront jamais été poussés aussi loin que dans ce Barbier. Alors, si même le titan Wagner ne refuse pas un piccoli Rossini de temps en temps, quel musicien borné, quel mélomane obtus se permettrait encore de déclarer tout haut sa haine pour le maestro baccano. Mais il faut pourtant émettre quelques restrictions. Rossini était un incroyable paresseux, ce qui peut sembler étrange au regard de son incroyable capacité de travail, de l'entrain qu'il mettait à la composition et de la rapidité avec laquelle il alignait les doubles croches. Gioachimo est un garçon vif, souriant, tourbillonnant, parlant beaucoup, plaisantant trop, aimant la bonne chère et les mignonnes de Paris. On comprend que parfois, assis à sa table de travail, il s'ennuie, que sa plume laisse échapper des passages de remplissage, qu'il récupère des vieilles partitions à lui, coupe, recole, arrange le tout à la va-comme-je-te-pousse. L'ouverture du Barbier, avait déjà servi deux fois ! Dans Aurélien et dans Elisabeth d'Angletterre, deux oeuvres de jeunesse sans grand intérêt. D'ailleurs, il faut contempler l'ensemble, avant de critiquer. La production de Rossini est énorme, abondante. En l'espace de 17 ans, il pondra une quarantaine d'opéras. Il compose avec une facilité déconcertante, à une vitesse ébouriffante. Une telle production ne va pas, évidemment, sans négligences et répétitions, comme expliqué plus haut. On pourrait s'étonner d'entendre deux personnages aussi différents que la reine Elisabeth et la jeune Rosine exprimer l'une sa joie triomphante, l'autre sa malice amoureuse, dans la même cavatine (Una voce poco fa). Avouons-le tout de suite, la peinture des caractères n'est pas le point fort du talent de Rossini, pas plus que le jeu subtil des coloris de climat et d'ambiance. Drames lyriques ou opéras comiques, ses oeuvres sont entrainées dans un élan presque furieux qui trouve dans l'accélération rythmique, et dans les célèbres crescendi si typiques de la musique rossinienne, le principe de sa force. Tout et tout le monde semblent toujours courir dans ses ouvrages composés à la hâte et comme en débraillé. Cette urgence permanente, qui est comme la marque de fabrique de l'opéra rossinien, est aussi un de ses principaux charmes. Le spectateur n'a jamais le temps de s'ennuyer. Les airs sont vifs et même les passages de remplissage respirent l'allégresse et la jeunesse. Mais Rossini peut aussi se faire tendre en doux. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter le Kyrie de la Petite Messe Solenelle : cette harmonie qui s'étire, soutenue par le motif staccato aux contrebasses, qui s'élève lentement, avec une plénitude divine, grandit, se construit, s'étend à l'orchestre entier, puis au choeur, ne retombe jamais, semble planer dans la douceur cotonneuse d'un nuage du paradis. Quand il donne le meilleur le "Cygne de Pesaro" mérite bien le qualificatif de génie.
La musique de Rossini est une musique de plaisir, et de plaisir facile. Ce qui ne rime pas avec facilité ! Il suffit de se pencher sur les mélodies du Barbier, avec leurs subtils inflexions, les déplacements d'accents, pour apercevoir plus clairement le véritable secret de leur grâce et de leur mordant. Le Rossini des redites et des facilités ne nous intéresse pas. Guillaume Tell lasse assez vite, Otello fatigue,la Cenerentola est gracieuse et encore parfaitement écoutable. Mais le Barbier est au-dessus de tout cela. Appogiatures à la basse, rapidité et piquant des modulations, ligne mélodique d'une allure souvent instrumentale, fantaisie audacieuse des acrobaties vocales, emploi des crescendi conduits par l'orchestre, coupés de courtes accalmies pour s'achever dans un rinforzando effréné : tous ces caractère du style rossinien ne sont nulle part aussi nets que dans le Barbier. La variété incessante des figures musicales, airs, récitatifs, duos, ensembles, l'élan rythmique qui les possède créent un tourbillon de vie tout au long de cet opéra. La volubilité du débit est d'une cocasserie insurpassable. Mais le comique de la musique n'est pas que simple bouffonnerie, elle a des griffes, elle mord, elle pique, elle jaillit, elle pointe, pare, esquive par une pirouette, revient à la charge, et à la fin de l'envoi, elle touche. Ceux qui sont incapables de reconnaître dans ce chef d'oeuvre tracer d'un seul jet par un jeune homme de 24 ans la forme la plus heureuse et la plus charmante du génie musical sont à plaindre autant que ceux qui passent à côté de la majesté et de la profondeur d'un Verdi. Nous avons là, sans doute, la meilleure preuve que le rire, et non pas seulement les larmes, peut être l'expression du génie. Pourquoi diable cette supériorité artistique de la souffrance, des larmes et de la tristesse sur le plaisir, le rire et le bonheur ?

Vidéo : L'air de la calomnie ( La calunnia è une venticello), dans le premier acte du Barbier. L'orchestre Symphonique de Londres, dirigé par Claudio Abbado. Herman Frey chante le rôle de Figaro./s]
Exemple parfait du fameux crescendo rossinien, cette mélodie qui enfle, comme la calomnie dont il est question, qui gonfle, s'agrandit, avec le rythme insistant de l'orchestre, pour exploser avec les coups de tonnerres, puis retombe pour s'élancer à nouveau de plus belle jusqu'à l'explosion finale, orchestrale et martiale.
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# Posté le lundi 11 mai 2009 14:35

Modifié le mardi 12 mai 2009 14:48