Je resterais jusqu'à la mort de Rossini, et en particulier de son chef-d'oeuvre incontestable : Il barbiere di Siviglia. La musique a été composée en 1816 et n'a pris à Rossini que deux semaines. Une quinzaine de jour ont suffit à ce génie pour nous pondre d'un trait la partition de ce qui est resté dans les mémoires comme le plus grand des opéras bouffes (si l'on se refuse à considérer comme tels les merveilles insurpassables de Mozart, bien sûr). Ces pages magnifiques parviennent même à séduire les musiciens les plus sévères pour les négligences du grand italien, Schumann et Wagner par exemple. Oui, vous l'avez bien lu, Wagner lui-même ne boude pas son plaisir à l'écoute des airs délicieusement enlevés, des finals explosifs, des cresceno plein de verve et de piquant qui constituent les fondements de l'art de Rossini, qui n'auront jamais été poussés aussi loin que dans ce Barbier. Alors, si même le titan Wagner ne refuse pas un piccoli Rossini de temps en temps, quel musicien borné, quel mélomane obtus se permettrait encore de déclarer tout haut sa haine pour le maestro baccano. Mais il faut pourtant émettre quelques restrictions. Rossini était un incroyable paresseux, ce qui peut sembler étrange au regard de son incroyable capacité de travail, de l'entrain qu'il mettait à la composition et de la rapidité avec laquelle il alignait les doubles croches. Gioachimo est un garçon vif, souriant, tourbillonnant, parlant beaucoup, plaisantant trop, aimant la bonne chère et les mignonnes de Paris. On comprend que parfois, assis à sa table de travail, il s'ennuie, que sa plume laisse échapper des passages de remplissage, qu'il récupère des vieilles partitions à lui, coupe, recole, arrange le tout à la va-comme-je-te-pousse. L'ouverture du Barbier, avait déjà servi deux fois ! Dans Aurélien et dans Elisabeth d'Angletterre, deux oeuvres de jeunesse sans grand intérêt. D'ailleurs, il faut contempler l'ensemble, avant de critiquer. La production de Rossini est énorme, abondante. En l'espace de 17 ans, il pondra une quarantaine d'opéras. Il compose avec une facilité déconcertante, à une vitesse ébouriffante. Une telle production ne va pas, évidemment, sans négligences et répétitions, comme expliqué plus haut. On pourrait s'étonner d'entendre deux personnages aussi différents que la reine Elisabeth et la jeune Rosine exprimer l'une sa joie triomphante, l'autre sa malice amoureuse, dans la même cavatine (Una voce poco fa). Avouons-le tout de suite, la peinture des caractères n'est pas le point fort du talent de Rossini, pas plus que le jeu subtil des coloris de climat et d'ambiance. Drames lyriques ou opéras comiques, ses oeuvres sont entrainées dans un élan presque furieux qui trouve dans l'accélération rythmique, et dans les célèbres crescendi si typiques de la musique rossinienne, le principe de sa force. Tout et tout le monde semblent toujours courir dans ses ouvrages composés à la hâte et comme en débraillé. Cette urgence permanente, qui est comme la marque de fabrique de l'opéra rossinien, est aussi un de ses principaux charmes. Le spectateur n'a jamais le temps de s'ennuyer. Les airs sont vifs et même les passages de remplissage respirent l'allégresse et la jeunesse. Mais Rossini peut aussi se faire tendre en doux. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter le Kyrie de la Petite Messe Solenelle : cette harmonie qui s'étire, soutenue par le motif staccato aux contrebasses, qui s'élève lentement, avec une plénitude divine, grandit, se construit, s'étend à l'orchestre entier, puis au choeur, ne retombe jamais, semble planer dans la douceur cotonneuse d'un nuage du paradis. Quand il donne le meilleur le "Cygne de Pesaro" mérite bien le qualificatif de génie.
La musique de Rossini est une musique de plaisir, et de plaisir facile. Ce qui ne rime pas avec facilité ! Il suffit de se pencher sur les mélodies du Barbier, avec leurs subtils inflexions, les déplacements d'accents, pour apercevoir plus clairement le véritable secret de leur grâce et de leur mordant. Le Rossini des redites et des facilités ne nous intéresse pas. Guillaume Tell lasse assez vite, Otello fatigue,la Cenerentola est gracieuse et encore parfaitement écoutable. Mais le Barbier est au-dessus de tout cela. Appogiatures à la basse, rapidité et piquant des modulations, ligne mélodique d'une allure souvent instrumentale, fantaisie audacieuse des acrobaties vocales, emploi des crescendi conduits par l'orchestre, coupés de courtes accalmies pour s'achever dans un rinforzando effréné : tous ces caractère du style rossinien ne sont nulle part aussi nets que dans le Barbier. La variété incessante des figures musicales, airs, récitatifs, duos, ensembles, l'élan rythmique qui les possède créent un tourbillon de vie tout au long de cet opéra. La volubilité du débit est d'une cocasserie insurpassable. Mais le comique de la musique n'est pas que simple bouffonnerie, elle a des griffes, elle mord, elle pique, elle jaillit, elle pointe, pare, esquive par une pirouette, revient à la charge, et à la fin de l'envoi, elle touche. Ceux qui sont incapables de reconnaître dans ce chef d'oeuvre tracer d'un seul jet par un jeune homme de 24 ans la forme la plus heureuse et la plus charmante du génie musical sont à plaindre autant que ceux qui passent à côté de la majesté et de la profondeur d'un Verdi. Nous avons là, sans doute, la meilleure preuve que le rire, et non pas seulement les larmes, peut être l'expression du génie. Pourquoi diable cette supériorité artistique de la souffrance, des larmes et de la tristesse sur le plaisir, le rire et le bonheur ?
Vidéo : L'air de la calomnie ( La calunnia è une venticello), dans le premier acte du Barbier. L'orchestre Symphonique de Londres, dirigé par Claudio Abbado. Herman Frey chante le rôle de Figaro./s]
Exemple parfait du fameux crescendo rossinien, cette mélodie qui enfle, comme la calomnie dont il est question, qui gonfle, s'agrandit, avec le rythme insistant de l'orchestre, pour exploser avec les coups de tonnerres, puis retombe pour s'élancer à nouveau de plus belle jusqu'à l'explosion finale, orchestrale et martiale.