Hugo, l'Homo Dixneuviemus

Hugo, l'Homo Dixneuviemus
"Je veux être Chateaubriand ou rien !"
Prétentieux à outrance ? Orgueilleux jusqu'à l'excès ? Confit de suffisance ? Mégalomane maladif ? Bouffi d'autosatisfaction ? Rien de tout cela. Victor Hugo, tout simplement. Si Napoléon remplissait à lui seul toute la France, Hugo aura rempli un siècle entier. Car l'auteur des Misérables n'est pas qu'un pur produit de son époque, il est cette époque. Electricité, République, drame, argent, tables tournantes, adultère, boulevard, machine à vapeur, ascenseur hydraulique, statue de la Liberté, Progrès, maîtresses, Empire, argot, sabre, barricades, bourgeoisie. Ah tiens, oui, la bourgeoisie. Hugo est l'archétype du bourgeois. Redingote, haut-de-forme, gilet, cravate. Et la barbe ! Blanche, carrée, magnifique, majestueuse ! Elle donne de l'allure et de la sagesse, elle pose son homme. Hugo a tâté de tous les arts, romans, poésie, théâtre, pamphlets, articles, discours, peinture, lavis, photographie, musique ; il a été de toutes les couleurs politiques, stuardiste, jacobite, royaliste, légitimiste, républicain, gauche caviar ; il a croisé toutes les figures importantes de son temps, Lammenais, Bakouine, Berlioz, Mérimée, Dickens, Ingres, Zola, Dumas, Musset, Sainte-Beuve, Liszt, Vigny, Delacroix, Balzac, Verlaine, Baudelaire, Eiffel. Hugo, c'est l'accumulation, l'entassement, le gigantisme, le lyrisme, l'obsession, le monumental, le grandiose, l'immense, le sublime marié au médiocre, la grandeur, la grandiloquence. Même post-mortem, il est dans l'exagération ! Hugo aura sa statue, ses billets de banque, ses timbres-poste, ses médailles, ses avenues. D'ailleurs, le bougre pousse l'égotisme jusqu'à habiter avenue Victor-Hugo. Soit : avenue moi-même.
Même l'antithèse, dont il use et abuse, il l'illustre par sa vie qui est à elle seule un vade-mecum du siècle entier. Hugo est intemporel, c'est avéré. Ses vers inoubliables ( "Quel Dieu, quel moissonneur de /l'éternel été/ Avait, en s'en allant, négligemment jeté / cette faucille d'or dans le champ des étoiles." ), ses vers oubliés. Mais Hugo est, paradoxalement, un pur produit de son temps, ce mélange cruel de petitesse et de grandeur, de mesquinerie et de grandiloquence. Comment, après tout, ne pas admirer un écrivain qui jette sur le papier quelques pensées en les intitulant : "Post-Scriptum à ma vie" ?
Antithèse toujours, Hugo aimera les femmes et les livres, fera le grand écart entre la morale et l'immorale. Ah, le bel et bon hypocrite ! Un vrai dessus de cheminée ! Il prend la pose sur un rochet battu par les flots, à Guernesey, une main sur le coeur et l'autre sous le jupon de la cuisinière. On lui pardonne bien volontiers, libertaires et libertins sont frères, ou devraient l'être. Après tout, nous l'avons dit, Hugo c'est le siècle, il a donc droit à toutes les passions de ce dernier. Celle des ruines ("Je vous aime, ô débris"), celle de la chère (et de la chaire), celle de Paris ("Notre-Dame"), celle du romantisme, celle du spiritisme, celle du peuple, celle de la Démocratie, celle des Révolutions. Et l'écriture évidemment ! A son époque, chaque saute-ruisseau, chaque clerc, chaque commerçant, pissait des vers comme il respirait l'air de Paris. Hugo fait mieux, il en jette sur le dos des enveloppes, sur les bandes des journaux, sur les cartes de visite, même sur des torche-culs, d'après certains ! Mais il faut juger au résultat, allons-y donc, accumulation toujours, énumération encore : "Bug Jargal", "Claude Gueux", "Le Dernier jour d'un condamné", "Les Orientales", "Les Voix intérieurs", "les Châtiments", "Notre Dame de Paris", "les Travailleurs de la mer", "L'homme qui rit", "les Misérables", "Les Contemplations", "Quatrevingt-treize", "Ruy Blas", "Le Roi s'amuse", "Cromwell", "Hernani"... Des centaines de pages, des charrettes de manuscrit, des brouettes de vers, des hectolitres de prose, douze wagons pour les oeuvres complètes ! Aragon peut bien demander : "Avez-vous lu Hugo ?". Un coup dans l'eau, cher Louis ! Oui et non. Il y en a trop. Des "Djinns", poème rapide et court, aux "Choses vues", immense fleuve charriant en vrac gravats et pépites, il y a trente, quarante volumes. Sacrebleu, cet homme écrit au rouleau ! Et pourtant, pas de concessions. Hugo est libre partout et avant tout sur sa feuille, XVIIIe siècle renversé, cadence bousculée, mesure explosée. Hugo ? Une avalanche. De mots, de sentiments, de cauchemars. Il invente le siècle de l'overdose. Il accumule. Exclamations, injonctions, adjectifs, honneurs, oeuvres, défis, tics et modes de son siècle. Il s'enthousiasme pour l'éclairage au gaz, se drape dans son honneur quand sa femme le cocufie, brame son mépris pour Napoléon le Petit et invente même la traduction simultanée en écoutant un de ses revenants lui parler en assyriens ! Quand il parle de Dieu, il l'enterre, mais se croit plus immortel que lui. Quand il meurt, c'est un gros morceau de siècle qu'il lègue en héritage.
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# Posté le mardi 05 mai 2009 01:01

Modifié le mardi 05 mai 2009 15:39

Huitième quatuor de Chostakovich

Oui, je sais, je vous l'avais déjà mis une fois. Mais on ne s'en lasse pas, c'est génial, tout simplement. C'est à mon avis là-dedans qu'est le véritable génie de Chostakovich, dans le mouvement suivant, une espèce de valse aigre-douce, amère, qui semble ricaner avec cynisme, dans le 3ème quatuor, dans ce mouvement-ci, qui inclut une citation de son trio opus 58. Bien plus que quand il veut se faire tragique, et qu'il tombe bien vite dans la boursouflure, l'ennui, les platitudes, la grandiloquence agaçante. Le vrai, le grand Chostakovich n'est pas, à mon avis, dans l'édifice prétentieux et contraire à sa nature de la plupart de ses symphonies, ses concertos, ou de ses opéras. C'est dans ses œuvres moins "officielles", moins colossales, qu'il atteint une dimension maximale. Que l'on écoute dont le fameux final de son trio, la puissance émanant d'une simple mélodie de pizzicatis déroulée sur deux accords qu'égraine le piano, qui se mue ensuite en un cri aigre et criard lorsque le piano reprend le dessus, et que les deux instruments à cordes se lancent de grands accords en pizzicatis à tout va. La neuvième, la moins prétentieuse, la moins officielle et, évidemment, la moins aimée, est sans doute la plus fascinante, avec ses mélodies vives, sa pétulance, ses coups de langues intempestifs des cuivres, ses retours, ses rebonds, ses sursauts, la plénitude du mouvement lent, son final festif, enjoué, enlevé, de la joie, enfin, de la vraie, de la pure. Le vieux dépressif se débride, il laisse sa plume courir sur la partition, il lui faut des mouvements vifs, pied de nez à la Légende des Neuvièmes Symphonies. Casse claire, trompettes, trombones, dans la joie et la bonne humeur. Vous ne pensiez quand même pas qu'il allait écrire une "banale" 9ème ? Après Beethoven, Bruckner, Mahler, Schubert ? Non. Retournement, négation, pirouette risible, Chostakovich brise le mythe de la symphonie fatidique en esquissant discrètement un pas de danse. Enfin, un hymne à la vie dans l'oeuvre de se névrosé inverti. Le bougre cachait bien son jeu. Il ne va pas tarder à nous pondre deux suites jazz, plus cocasses l'une que l'autre. Ça ne plait pas au régime stalinien ? Tant pis, vite, un article mensonger, il s'excuse, lèche quelque bottes, cire les souliers, rampe un peu, puis file à la soviétique nous trousser un foxtrott pour orchestre de jazz. Le moustachu purgeur veut du lourd, de l'officiel, du relent de Tchaikovsky frelaté ? Qu'à cela ne tienne ! Il noircit comme il peut des pages blanches, ce sera une symphonie, un opéra, un oratorio, n'importe quoi, pourvu que les censeurs lui fichent la paix, qu'il puisse travailler à autre chose, tranquillement, s'amuser à relever les défis de chefs d'orchestre (tahiti trot), écrire des pièces pour piano, de la musique de chambre. Prokofiev glapit, rugit, s'agite, tourne en rond, part à l'étranger, revient, repart, compose en vitesse une dizaine de concertos pour ses tournées, enrage, fulmine... Chostakovich laisse faire, il change de lunettes. Il n'a plus l'âge pour les rondes, il lui faut des carrées, plus épaisses. Se cacher derrière. Pour vivre heureux vivons cachés. Dépressif ? Sans doute, mais pas stupide, la meilleur façon de faire la révolution, c'est de caresser dans le sens du poil, de laisser couler. Alors le régime s'agite, éructe, peste. Comment ? Un citoyen convenable, qui nous pond régulièrement des daubes grandioses pour nos cérémonies officielles. Ah mais, ça ne va pas du tout. Ou sont les poux ? Qu'on lui trouve des poux ! On ne va tout de même pas lui ficher la paix ? Il feint, c'est évident. Il ne peut pas être heureux. Il l'est ? Il ne le sera bientôt plus, qu'on en fasse un dépressif, c'est excellent pour la publicité en occident. Empêchez le de sourire sur les photos que diable ! Cherchez lui des poux, bon sang. Anticonformisme. Excellent, excellent. Il ne se frottera pas de sitôt à des Polka, des Foxtrot, des Valses ridicules. Décidemment, Khachaturian et Chostakovich sont des sujets à risques. Il faudra les surveiller de près, des fois qu'il passent à la postérité...
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# Posté le dimanche 03 mai 2009 15:47

Le Mas des Alouettes

Le Mas des Alouettes
Réalisateurs: Paolo et Vittorio Taviani
Interprètes : Paz Vega, Moritz Bleibtreu, Alessandro Preziosi, Angela Molina,
André Dussollier, Tcheky Karyo, Arsinée Khamjian
D'après : le roman d'Antonia Arslan "La Massseria delle allodole"

Synopsis: La famille arménienne Avakian est riche et nombreuse. Les deux frères Aram et Assadour ont décidé de se revoir. L'un, médecin, émigré à Venise, a bien réussi et est marié avec une comtesse italienne, et l'autre possède des terres près d'une petite ville d'Anatolie qui abrite une importante communauté arménienne et où il est respecté même par les autorités turques.
Tandis qu'à Venise on organise le long voyage en Anatolie, Aram, sa femme Armineh, sa tante Hasmig et sa soeur Nunik se préparent à les accueillir.
On fait restaurer le Mas des alouettes, l'antique demeure qui les a vus naître. Dans la période qui précède ces retrouvailles, émergent des sentiments, des projets ambitieux... et même une histoire d'amour, dangereuse et impossible, entre Nunik, arménienne, et un jeune officier turc.
Personne ne semble s'apercevoir de la tempête de la "Grande guerre" qui menace...Lorsque toute la famille se prépare à recevoir Assadour, la menace se précise : le parti au pouvoir des Jeunes turcs a décidé l'élimination systématique des Arméniens, traîtres potentiels dans la guerre contre la Russie. Avertis, les Avakian ont beau convier toutes leurs connaissances à se réfugier dans leur belle maison de campagne, le Mas des alouettes, ils ne réchappent pas à cette folie meurtrière: les hommes massacrés, les femmes et les enfants déportés vers Alep et la Syrie ensuite.

Film sur le génocide Arménien donc. Génocide dont l'essentiel des tortionnaires n'ont pas encore, je vous le rappelle, été puni. En effet, la Turquie ne reconnait toujours pas les faits tels qu'ils sont. Le procès a été très rapidement suspendu, à la fin de la Guerre, et les arméniens attendent encore que justice soit faite.
Les acteurs sont parfaitement choisis, tous excellents. Dussollier en officier Turque, partagé entre ses ordres et son amitié pour ses amis arméniens, joue à merveille mais n'apparaît que trop peu. La première scène du film, lorsque le petit Aventis recueille le dernier souffle du patriarche de la maison Avakian, qui vient d'avoir une vision du massacre futur, est de toute beauté.
Le film est cru, sans sombrer pour autant dans la violence gratuite. Une tête tranchée, on ne voit que la trainée de sang sur le mur, un arménien castré vivant, la porte de la pièce est fermée, des arméniennes crucifiées, la scène est habilement contournée, une jeune fille violée, la caméra n'entre pas dans la tente. De la réalité, certes, mais sans appuyer vulgairement sur les horreurs de ce massacre : on veut nous en faire prendre conscience, pas nous faire vomir notre dîner, et cela marche. Le danger du manichéisme est évité et le rapport dans le camp entre Nunik et les enfants devenus cruels à force de privation, saisissent toute l'ambiguïté humaine de telles situations. Soucieux aussi de ne pas nous dépeindre les turcs comme un simple amas de montres sanguinaires, les réalisateurs ont habilement placé (outre Dussollier, déchiré entre ses ordres et ses sentiments), un personnage qui n'apparait que vers la fin : le soldat turc Youssouf. Celui-ci tombera amoureux de Nunik, et fera le projet de s'enfuir avec elle. L'inclusion des photos du témoin allemand Armin T. Wegner vise à lever tous les doutes sur la réalité de l'événement, qui coûta la vie à un million et demi d'Arméniens, tandis que l'évocation finale des procès de 1919 renvoie l'Etat turc à cette grande occasion manquée de ne pas s'enferrer dans le négationisme.
Un film à voir, donc, même si les dialogues (amoureux, en particulier) sont parfois presque ridicules, et tout à fait niais. Le relatif académisme de la mise en scène est avantageusement contrebalancé par le jeu admirable de la pléiade de bons acteurs qui peuplent ce film bien construit et haut en couleur, d'une profonde rigueur morale et esthétique.

P.S : La musique est sublime

# Posté le samedi 25 avril 2009 16:29

A l'agité du bocal

Tout le monde peut faire des erreurs. En 1945, Sartre en a fait une. De taille. Dans Portrait d'un antisémite, publié dans "Les Temps Modernes", et repris plus tard chez Gallimard sous le titre de Réflexions sur la Question juive, il écrivit : "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des Nazis, c'est qu'il était payé". Grave méprise ! C'est seulement en 1948, au sortir de prison (au Danemark sauf erreur) que L.F. Céline eût connaissance de ce texte. L'homme bondit, rugit, maudit, grogne et enrage. Il décharge son indignation dans un pamphlet fleurit que voici, intitulé pudiquement A l'agité du bocal : (note : J.B. Sartre est bien J-P Sartre, Céline ayant décidé, on ne sait trop pourquoi, de l'attaquer en l'affublant des initiales du prénom de son père Jean-Baptiste Sartre)

"Je ne lis pas grand-chose, je n'ai pas le temps. Trop d'années perdues déjà en tant de bêtises et de prison ! Mais on me presse, adjure, tarabuste. Il faut que je lise absolument, paraît-il, une sorte d'article, le Portrait d'un Antisémite, par Jean-Baptiste Sartre (Temps modernes, décembre 1945). Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n'est ni bon ni mauvais, ce n'est rien du tout, pastiche... une façon de "Lamanièredeux"... Ce petit J.‑B. S. a lu l'Étourdi, l'Amateur de Tulipes, etc. Il s'y est pris, évidemment, il n'en sort plus... Toujours au lycée, ce J.‑B. S. ! toujours aux pastiches, aux "Lamanièredeux"... La manière de Céline aussi... et puis de bien d'autres... "Putains", etc. "Têtes de rechange"... "Maïa"... Rien de grave, bien sûr. J'en traîne un certain nombre au cul de ces petits "Lamanièredeux"... Qu'y puis-je ? Étouffants, haineux, foireux, bien traîtres, demi-sangsues, demi-ténias, ils ne me font point d'honneur, je n'en parle jamais, c'est tout. Progéniture de l'ombre. Décence ! Oh ! je ne veux aucun mal au petit J.‑B. S. ! Son sort où il est placé est bien assez cruel ! Puisqu'il s'agit d'un devoir, je lui aurais donné volontiers sept sur vingt et n'en parlerais plus... Mais page 462, la petite fiente, il m'interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu'ose-t-il écrire ? "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. " Textuel. Holà ! Voici donc ce qu'écrivait ce petit bousier pendant que j'étais en prison en plein péril qu'on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l'entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu'on m'assassine ! C'est l'évidence ! Ici ! Que je t'écrabouille ! Oui !... Je le vois en photo, ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse... c'est un cestode ! Que n'inventerait-il, le monstre, pour qu'on m'assassine ! A peine sorti de mon cacao, le voici qui me dénonce ! Le plus fort est que page 451, il a le fiel de nous prévenir : "Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur, même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion."

Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.‑B. S. d'y voir bien clair, ni de s'exprimer nettement, J.‑B. S. a semble-t-il cependant prévu le cas de la solitude et de l'obscurité dans mon anus... J.‑B. S. parle évidemment de lui-même lorsqu'il écrit page 451 : "Cet homme redoute toute espèce de solitude, celle du génie comme celle de l'assassin." Comprenons ce que parler veut dire... Sur la foi des hebdomadaires J-B. S. ne se voit plus que dans la peau du génie. Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je suis bien forcé de ne plus voir J.‑B. S. que dans la peau d'un assassin, et encore mieux, d'un foutu donneur, maudit, hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à lunettes. Voici que je m'emballe ! Ce n'est pas de mon âge, ni de mon état... J'allais clore là... dégoûté, c'est tout... Je réfléchis... Assassin et génial ? Cela s'est vu... Après tout... C'est peut-être le cas de Sartre ? Assassin il est, il voudrait l'être, c'est entendu mais, génial ? Petite crotte à mon cul génial ? hum ?... c'est à voir... oui certes, cela peut éclore... se déclarer... mais J.‑B. S. ? Ces yeux d'embryonnaire ? ces mesquines épaules ?... ce gros petit bidon ? Ténia bien sûr, ténia d'homme, situé où vous savez... et philosophe !... c'est bien des choses... Il a délivré, parait-il, Paris à bicyclette. Il a fait joujou... au Théâtre, à la Ville, avec les horreurs de l'époque, la guerre, les supplices, les fers, le feu. Mais les temps évoluent, et le voici qui croît, gonfle énormément, J.‑B. S. ! Il ne se possède plus... il ne se connaît plus... d'embryon qu'il est il tend à passer créature... le cycle... il en a assez du joujou, des tricheries... il court après les épreuves, les vraies épreuves... la prison, l'expiation, le bâton, et le plus gros de tous les bâtons : le Poteau... le Sort entreprend J.B.-S... les Furies ! finies les bagatelles... Il veut passer tout à fait monstre ! Il engueule de Gaulle du coup !

Quel moyen ! Il veut commettre l'irréparable ! Il y tient ! Les sorcières vont le rendre fou, il est venu les taquiner, elles ne le lâcheront plus... Ténia des étrons, faux têtard, tu vas bouffer la Mandragore ! Tu passeras succube ! La maladie d'être maudit évolue chez Sartre... Vieille maladie, vieille comme le monde, dont toute la littérature est pourrie... Attendez J.‑B. S. avant que de commettre les gaffes suprêmes !... Tâtez-vous ! Réfléchissez que l'horreur n'est rien sans le Songe et sans la Musique... Je vous vois bien ténia, certes, mais pas cobra, pas cobra du tout... nul à la flûte ! Macbeth n'est que du Grand-Guignol, et des mauvais jours, sans musique, sans rêve... Vous êtes méchant, sale, ingrat, haineux, bourrique, ce n'est pas tout J.‑B. S. ! Cela ne suffit pas... Il faut danser encore !... Je veux bien me tromper bien sûr... Je ne demande pas mieux... J'irai vous applaudir lorsque vous serez enfin devenu un vrai monstre, que vous aurez payé, aux sorcières, ce qu'il faut, leur prix, pour qu'elles vous transmutent, éclosent, en vrai phénomène. En ténia qui joue de la flûte.

M'avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié "sous la botte" de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l'avoue... Mais oublions tout ceci ! Ne pensons plus qu'à l'avenir ! Tâchez que vos démons vous inculquent la flûte ! Flûte d'abord ! Retardez Shakespeare, lycéen ! 3/4 de flûte, 1/4 de sang... 1/4 suffit je vous assure... mais du vôtre d'abord ! avant tous les autres sangs. L'Alchimie a ses lois... le "sang des autres" ne plaît point aux Muses... Réfléchissons... Vous avez emporté tout de même votre petit succès au "Sarah", sous la Botte, avec vos Mouches... Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective... L'on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d'envoyer vos confrères détestés, dits "Collaborateurs" au bagne, au poteau, en exil... Serait-ce assez cocasse ? Vous-même, bien entendu, fort de votre texte au tout premier rôle... en ténia persifleur et philosophe... Il est facile d'imaginer cent coups de théâtre, péripéties et rebondissements des plus farces dans le cours d'une féerie de ce genre... et puis au tableau final un de ces "Massacre Général" qui secouera toute l'Europe de folle rigolade ! (Il est temps !) Le plus joyeux de la décade ! Qu'ils en pisseront, foireront encore à la 500e !... et bien au-delà ! (L'au-delà ! Hi ! Hi !) L'assassinat des "Signataires", les uns par les autres !... vous-même par Cassou... cestuy par Eluard ! l'autre par sa femme et Mauriac ! et ainsi de suite jusqu'au dernier !... Vous vous rendez compte ! L'Hécatombe d'Apothéose ! Sans oublier la chair, bien sûr !... Grand défilé de filles superbes, nues, absolument dandinantes... orchestre du Grand Tabarin... Jazz des "Constructeurs du Mur"... "Atlantist Boys"... concours assuré... et la grande partouze des fantômes en surimpression lumineuse... 200.000 assassinés, forçats, choléras, indignes... et tondues ! à la farandole ! du parterre du Ciel ! Choeur des "Pendeurs de Nuremberg"... Et dans le ton vous concevez plus-qu'existence, instantaniste, massacriste... Ambiance par hoquets d'agonie, bruits de coliques, sanglots, ferrailles... "Au secours !"... Fond sonore : "Machines à Hurrahs !"... Vous voyez ça ? Et puis pour le clou, à l'entr'acte : Enchères de menottes ! et Buvette au sang. Le Bar futuriste absolu. Rien que du vrai sang ! au bock, cru, certifié des hôpitaux... du matin même ! sang d'aorte, sang de foetus, sang d'hymen, sang de fusillés !... Tous les goûts ! Ah ! quel avenir J.‑B. S. ! Que vous en ferez des merveilles quand vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà presque de la flûte, de la vraie petite flûte ! à ravir !... déjà presque un vrai petit artiste !

Sacré J.‑B. S.

L.-F. Céline."

# Posté le vendredi 24 avril 2009 01:05

Ritournelle de la Faim, par J.M.G. Le Clézio

Ritournelle de la Faim, par J.M.G. Le Clézio
Extrait (quatrième de couverture):Ma mère, quand elle m'a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos et les sifflets, le tumulte. Dans la même salle, quelque part, se trouvait un jeune homme qu'elle n'a jamais rencontré, Claude Lévi-Strauss. Comme lui, longtemps après, ma mère m'a confié que cette musique avait changé sa vie. Maintenant, je comprends pourquoi. Je sais ce que signifiait pour sa génération cette phrase répétée, serinée, imposée par le rythme et le crescendo. Le Boléro n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève clans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans.

Voici du nouveau chez Le Clézio. Comme toujours, les romans du récent prix Nobel se suivent mais ne se ressemblent pas. Seuls points communs : la qualité inattaquable du style, un récit ample, sensuel, capable de nous emmener à l'autre bout du monde en quelques lignes. Cette fois-ci, sa pugnace héroïne a pour nom Ethel Brun. Petite blonde âgée d'une dizaine d'années au début du livre, Ethel est la fille de Justine et d'Alexandre Brun. Issue de la bourgeoisie réunionnaise, maman ne respire pas le bonheur, elle dit souvent que «la vie est difficile», que «la vie est un sac très lourd». Papa a les traits d'un volubile homme d'affaires né sur l'île Maurice - il a d'ailleurs gardé un accent mauricien traînant - qui chante avec une belle voix de baryton.
Pour Ethel, le personnage le plus important de ces années-là fut ce grand-oncle aux favoris gris qu'elle préfère appeler grand-père. Monsieur Samuel Soliman, ancien médecin militaire en Afrique qui va s'éteindre à la fin de l'année 1934. Lui n'avait pas de sympathie pour l'île Maurice, emmenait Ethel à l'Exposition coloniale inspecter les pavillons des vieilles colonies, avec une préférence pour celui de l'Inde française dont il avait racheté les murs et qu'il rêvait de faire reconstruire dans son jardin.
Le Clézio délivre de superbes pages en demi-teinte. Très habile dans sa manière d'explorer le territoire de la fin de l'enfance et de l'adolescence, de peindre les contours d'une fille unique trop sensible qui va devenir une jeune femme commençant à ressentir le vide, la douleur et les vertiges, l'auteur remonte le cours du temps, suit le fil de l'Histoire et de ses ruptures.
Mais le véritable fond de ce texte admirable, c'est bien le Boléro de Ravel. Boléro qui a hanté l'esprit de J.M. LE CLÉZIO lorsqu'il a écrit cette "Ritournelle de la faim". Très subtil rapprochement entre le crescendo envahissant, effrayant, fatal du Boléro et la faim. Une réalité élémentaire, presque animale, qui creuse le corps, se diffuse, s'attaque à la conscience. Puis la réalité s'étend, le mot se fait métaphore. C'est par exemple de justice qu'on a faim alors. Mais le creusement est toujours là, le manque obsédant...
Comment expliquer le charme indicible qui se dégage de ce livre de deux cents pages ? La magie tient pour une part à une évocation de Paris extraordinaire : de Montparnasse à l'ancien Vel d'Hiv, Le Clézio ressuscite des quatorzième et quinzième arrondissements délaissés des touristes, mais où l'histoire a laissé des traces parfois tragiques. Et puis, il y a la figure d'Ethel, rendue dans une langue légère, en petites touches sans pathos, pudique, horrifiée par la montée des fascismes, passionnée en amitié, fière et digne jusque dans la misère -une misère à connaître la faim, à se souvenir toute sa vie du goût du pain blanc, sur lequel le romancier ouvre son récit.

# Posté le mercredi 22 avril 2009 16:00