Prétentieux à outrance ? Orgueilleux jusqu'à l'excès ? Confit de suffisance ? Mégalomane maladif ? Bouffi d'autosatisfaction ? Rien de tout cela. Victor Hugo, tout simplement. Si Napoléon remplissait à lui seul toute la France, Hugo aura rempli un siècle entier. Car l'auteur des Misérables n'est pas qu'un pur produit de son époque, il est cette époque. Electricité, République, drame, argent, tables tournantes, adultère, boulevard, machine à vapeur, ascenseur hydraulique, statue de la Liberté, Progrès, maîtresses, Empire, argot, sabre, barricades, bourgeoisie. Ah tiens, oui, la bourgeoisie. Hugo est l'archétype du bourgeois. Redingote, haut-de-forme, gilet, cravate. Et la barbe ! Blanche, carrée, magnifique, majestueuse ! Elle donne de l'allure et de la sagesse, elle pose son homme. Hugo a tâté de tous les arts, romans, poésie, théâtre, pamphlets, articles, discours, peinture, lavis, photographie, musique ; il a été de toutes les couleurs politiques, stuardiste, jacobite, royaliste, légitimiste, républicain, gauche caviar ; il a croisé toutes les figures importantes de son temps, Lammenais, Bakouine, Berlioz, Mérimée, Dickens, Ingres, Zola, Dumas, Musset, Sainte-Beuve, Liszt, Vigny, Delacroix, Balzac, Verlaine, Baudelaire, Eiffel. Hugo, c'est l'accumulation, l'entassement, le gigantisme, le lyrisme, l'obsession, le monumental, le grandiose, l'immense, le sublime marié au médiocre, la grandeur, la grandiloquence. Même post-mortem, il est dans l'exagération ! Hugo aura sa statue, ses billets de banque, ses timbres-poste, ses médailles, ses avenues. D'ailleurs, le bougre pousse l'égotisme jusqu'à habiter avenue Victor-Hugo. Soit : avenue moi-même.
Même l'antithèse, dont il use et abuse, il l'illustre par sa vie qui est à elle seule un vade-mecum du siècle entier. Hugo est intemporel, c'est avéré. Ses vers inoubliables ( "Quel Dieu, quel moissonneur de /l'éternel été/ Avait, en s'en allant, négligemment jeté / cette faucille d'or dans le champ des étoiles." ), ses vers oubliés. Mais Hugo est, paradoxalement, un pur produit de son temps, ce mélange cruel de petitesse et de grandeur, de mesquinerie et de grandiloquence. Comment, après tout, ne pas admirer un écrivain qui jette sur le papier quelques pensées en les intitulant : "Post-Scriptum à ma vie" ?
Antithèse toujours, Hugo aimera les femmes et les livres, fera le grand écart entre la morale et l'immorale. Ah, le bel et bon hypocrite ! Un vrai dessus de cheminée ! Il prend la pose sur un rochet battu par les flots, à Guernesey, une main sur le coeur et l'autre sous le jupon de la cuisinière. On lui pardonne bien volontiers, libertaires et libertins sont frères, ou devraient l'être. Après tout, nous l'avons dit, Hugo c'est le siècle, il a donc droit à toutes les passions de ce dernier. Celle des ruines ("Je vous aime, ô débris"), celle de la chère (et de la chaire), celle de Paris ("Notre-Dame"), celle du romantisme, celle du spiritisme, celle du peuple, celle de la Démocratie, celle des Révolutions. Et l'écriture évidemment ! A son époque, chaque saute-ruisseau, chaque clerc, chaque commerçant, pissait des vers comme il respirait l'air de Paris. Hugo fait mieux, il en jette sur le dos des enveloppes, sur les bandes des journaux, sur les cartes de visite, même sur des torche-culs, d'après certains ! Mais il faut juger au résultat, allons-y donc, accumulation toujours, énumération encore : "Bug Jargal", "Claude Gueux", "Le Dernier jour d'un condamné", "Les Orientales", "Les Voix intérieurs", "les Châtiments", "Notre Dame de Paris", "les Travailleurs de la mer", "L'homme qui rit", "les Misérables", "Les Contemplations", "Quatrevingt-treize", "Ruy Blas", "Le Roi s'amuse", "Cromwell", "Hernani"... Des centaines de pages, des charrettes de manuscrit, des brouettes de vers, des hectolitres de prose, douze wagons pour les oeuvres complètes ! Aragon peut bien demander : "Avez-vous lu Hugo ?". Un coup dans l'eau, cher Louis ! Oui et non. Il y en a trop. Des "Djinns", poème rapide et court, aux "Choses vues", immense fleuve charriant en vrac gravats et pépites, il y a trente, quarante volumes. Sacrebleu, cet homme écrit au rouleau ! Et pourtant, pas de concessions. Hugo est libre partout et avant tout sur sa feuille, XVIIIe siècle renversé, cadence bousculée, mesure explosée. Hugo ? Une avalanche. De mots, de sentiments, de cauchemars. Il invente le siècle de l'overdose. Il accumule. Exclamations, injonctions, adjectifs, honneurs, oeuvres, défis, tics et modes de son siècle. Il s'enthousiasme pour l'éclairage au gaz, se drape dans son honneur quand sa femme le cocufie, brame son mépris pour Napoléon le Petit et invente même la traduction simultanée en écoutant un de ses revenants lui parler en assyriens ! Quand il parle de Dieu, il l'enterre, mais se croit plus immortel que lui. Quand il meurt, c'est un gros morceau de siècle qu'il lègue en héritage.
