Lorsqu'un lecteur avisé ouvre un livre, ce doit être immédiat : il entend la voix de l'auteur ou il n'entend rien. Les premières phrases sont décisives, la virgule mal placée est interdite, l'adjectif mal choisi serait fatal, la faute de goût ne peut pas, ne doit pas être commise. "Longtemps je me suis couché de bonne heure,...", "Aujourd'hui maman est morte.", "Nous étions à l'Etude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois [...]", "Ursus et Homo étaient liés d'une amitié étroite", "Depuis l'aube, le chemin suivait la colline à travers un fouillis de bambous et d'herbe où le cheval et le cavalier [...]", "Dans la salle enfumée, éclairée par les quinquets, il est apparu", etc. On entend tout de suite, il y a voix.
Mais qu'est-ce que cette voix, concrètement ? D'où vient le fait que l'on entende celle de Paul Valéry, mais que l'on puisse retourner un ouvrage de Werber dans tous les sens sans que rien ne vienne nous chatouiller les tympans ? Tout simplement du style. La voix de l'auteur n'est autre que la perfection de son style, le fait que chaque mot soit juste, placé à l'endroit où l'on sent qu'il devait être, parce qu'il ne pouvait être ailleurs et parce que ce ne pouvait être que celui-là. Lorsque nous lisons un beau texte, nous nous délectons d'une beauté que nous n'avons jamais eu besoin de chercher, nous jouissons que ce que nous n'avons jamais eu à convoiter, à désirer ; nous éprouvons une émotion sans désir. Nous admirons une oeuvre qui incarne la quintessence de l'Art, la perfection intemporelle, l'existence émancipée de toute durée, la beauté débarrassée de toute volonté.
Qu'importe l'argument ? Nous attendons uniquement de lui qu'il porte avec cohérence la forme, qu'il soutienne l'édifice esthétique. Pour cela, il faut évidemment qu'il en soit digne. On ne bâtit pas un monument littéraire comme A la recherche du temps perdu sur une histoire larmoyante, mièvre, niaise, simpliste, manichéenne, hollywoodienne, grossière, doucereuse, fade. Il faut, en quelque sorte que l'adéquation soit parfaite, mais pour cela, l'action ne doit jamais prendre le dessus. Un homme doté d'une pinte de sens artistique ne devrait jamais pouvoir, organiquement, viscéralement, terminer un ouvrage uniquement pour en connaître le dénouement, si ledit roman est écrit à la truelle. Le romancier n'est ni un philosophe, ni un politicien et surtout pas un moraliste. L'important, ce qui fait ressortir un écrivain véritable de la masse des falsificateurs, des tricheurs, des faux-monnayeurs du livre, c'est la façon dont il raconte ses histoires. Pour reprendre quelques phrases de Céline qu'il a prononcées lors d'une interview télévisé, donnée vers la fin de sa vie : "Des histoires, il y en a plein les rues, plein les correctionnelles. Tout le monde a des histoires : moi, vous, mon voisin, le boulanger... Ce qui m'intéresse, ce qui fait un écrivain, c'est le style."
Une fois de plus, l'auteur génial du Voyage au Bout de la Nuit, qui considérait La Fontaine comme le plus grand styliste, avait vu juste. L'artiste est un créateur de belles choses, proclamait Wilde avec raison. Pourquoi l'écrivain ferait-il exception ? Peut-être parce qu'il est facile de tricher, en littérature, ainsi qu'en peinture et en sculpture. Le seul art où l'on ne peut absolument pas tricher restera sans doute toujours la musique. En effet, de nos jours tout le monde écrit des livres. Les architectes, les professeurs d'économie, les journalistes de télévision font des romans, les ministres des poèmes. En peinture, tout le monde peut barbouiller un petit quelque chose abstrait et nous inviter au vernissage de ses vingt premières toiles. En sculpture, faire une installation est à la portée du premier venu. Dans chacun des cas, il se trouvera toujours une confrérie de snobs mondains, de bourgeois intellectuels, de pingouins incultes, de pédants au sens artistique atrophié pour se pâmer d'émoi comme s'ils se trouvaient devant le Baudelaire, le Rodin ou le Ingres du XXIe siècle. En revanche, si le premier quidam venu décide de convier ses amis à un récital auquel il a prévu de jouer le vingtième concerto pour piano de Mozart, en ré mineur, (oeuvre sublime s'il en est) alors qu'il n'a jamais pratiqué cet instrument, il en sera évidemment incapable et cela se verra immédiatement. Hélas, malgré l'importance de l'oreille, la littérature ne bénéficie pas d'une telle immunité, de cette merveilleuse soupape de sécurité que possède la musique. Notre époque tendant à falsifier à peu près tout, le monde du livre, n'y échappe pas.