Le début d'un faux article de journal, sur le mode de la chronique, que je destine à un concours littéraire. Donnez-moi votre avis, plutôt sur le style que sur le fond (je sens que tout le monde ne sera pas d'accord...^^), sur la construction.
La vie est trop courte pour lire de mauvais livres
La Consolante, Ensemble, c'est tout, Et après..., Je reviens te chercher, Et si c'était vrai..., Sept jours pour une éternité..., Le Fait du prince, Cosmétique de l'ennemi, Chaque femme est un roman, Le Zèbre, Tissé par mille, Dans ces bras-là, Un amour pour trois, La maison de jade, Les fourmis, Le Livre du Voyage, Le marché des amants, Pourquoi le Brésil ? etc...
Chaque rentrée, cela recommence : L'avalanche, la cascade, la déferlante, le raz-de-marée, l'écrasement, l'éboulement, l'invasion, le razzia, le raid, le débarquement, le vomissement de romans tout frais pondus. Les devantures des librairies sont prises d'assaut par une myriade d'ouvrages qui viennent sagement s'empiler les uns à côté des autres, attendant tranquillement le lecteur naïf et masochiste qui voudra bien dépenser son argent pour se plonger avec complaisance dans l'univers nauséabond des best-sellers, des romans de gare, des nanars littéraire, des navets. Les auteurs de ces mêmes écrits sont bien évidemment adulés, choyés, traduits dans le monde entier, rémunéré à leur juste valeur, pistonnés et criblés de prix plus prestigieux les uns que les autres : Prix Fémina, Prix Goya du premier roman, Prix Renaudot des lycéens, Prix de Flore... Certains ont même l'honneur de voir une de leurs oeuvres nommée au Goncourt des Lycéens. Sans suite malheureusement. Sales gosses ! Ce sera pour la prochaine fois, et pourquoi ne pas briguer un Grand prix du roman de l'Académie Française ? Après tout, les quarante vieilles badernes du Quai Conti ont bien étés séduites par les Stupeurs et Tremblements d'une jeune auteur qui s'essouffle maintenant tout à fait. A leur âge, ils auront étés sensibles à ce qu'ils ont sans doute supposé être un Manifeste de Parkinson. Il ne reste plus qu'à l'auteur de Ni Toi ni moi de nous pondre quelque chose comme : Pertes de mémoire et coeur fragile, et le tour sera joué ! Dans la poche, les détenteurs du Bon Goût littéraire. Entre ceux qui publient plus vite (et parfois plus mal) que leur ombre et qui n'ont donc pas le temps de lire les textes proposés, et ceux qui n'y voient plus très clair, tout est possible.
De nos jours, la mode est à l'ouverture d'esprit. Mais les gens ont trop tendance à penser que "ouverture d'esprit" signifie devenir un gouffre engloutissant tout ce qui se présente. Au contraire, un esprit ouvert c'est un tamis, un crible dans lequel tout peut entrer mais dont peu de choses de ressortent. Les portes de bronzes des programmes scolaire s'ouvrent à tout et on n'inflige plus aux pauvres lycéens traumatisés les sempiternels classiques poussiéreux et abscons. Balzac est démodé, Flaubert suranné, Baudelaire usé, Hugo passé, Molière fatigué, Gary déplacé ; on offre à la jeunesse des ouvrages qui lui est proche. Voici maintenant Werber, Marc Lévy, Philippe Labro, Marie Darrieussecq, Anna Gavalda et Guillaume Musso qui font leur entrée dans les impératifs scolaires de lecture. Pourquoi pas Kundera, Sollers, Philippe Claudel, Le Clézio, Marie Cosnay ? Allez savoir. Pourtant ses derniers sont tout aussi moderne, mais ils ont des anciens les complications stylistiques, l'abstraction, l'obscurité. L'action y est lente, parfois inexistante (rendez-vous compte !), on y rencontre des théories philosophiques, des termes compliqués. Alors on opte pour des ouvrages plus simples, mais pas moins et certainement plus intéressants. Des ouvrages dans lesquels le lecteur peut s'identifier aux personnages, car l'Homme est un éternel narcissique insatisfait qui ne lit que dans le but de s'apercevoir lui-même entre les lignes. Des ouvrages dans lesquels les décors sont hollywoodiens, l'action aussi, les dialogues de même - c'est dire s'ils sont bâclés. Suspens insoutenable, rebondissements déroutants, péripéties inattendues, le pauvre lecteur frise la crise d'apoplexie à chaque fin de chapitre, et la foulure du poignet à chaque tourne énergique de page. Car c'est bien cela que veut le lecteur moyen actuel, ceux qui se pressent en masse devant les librairies à chaque sortie des derniers frasques presque littéraires d'un pur produit marketing tel que Marc Lévy. En effet, nous sommes actuellement submergés par une vague de haine du style - qui n'est autre qu'une haine de l'art. Le critère des acheteurs de livres est aujourd'hui non plus le récit mais l'histoire uniquement. C'est pour cela qu'un auteur de beaux livres, un artiste en somme, n'aura jamais de succès populaire. On a complètement perdu de vue qu'écrire des livres, des bons, est un art et que tout le monde ne peut pas s'y essayer avec succès (amateur de démocratie permissive absolue, tant pis pour vous !). Or donc, c'est cette idée de littérature en tant qu'art qui me semble de plus en plus facilement oubliée par les lecteurs-moutons. Qui se soucie encore du style ? Personne. On prône le fond, toujours le fond, uniquement le fond. Qu'importe que l'auteur soit incapable d'écrire une question indirecte à la syntaxe correcte, qu'importe qu'il use et abuse des points de suspension et des retours à la ligne, qu'importe qu'il ait un vocabulaire plus réduit encore que celui des "Phrases Utiles" d'un guide de voyage, qu'importe qu'il rédige plus platement qu'une notice technique de machine à laver. Les lecteurs sont en train de faire lentement glisser l'art de la littérature vers la disparition, l'extinction, le néant. Qui se souvient encore qu'écrire est un art ? Personne. Ou alors ceux qui s'en rappelle se dépêchent de l'oublier. Rare sont les heureux élus qui osent proclamer haut et fort : "Seuls les livres ayant une finalité esthétique n'ont d'intérêt à mes yeux." Ajoutons que les autres écrits romanesques ne sont bons qu'à avoir du succès. Un bon écrivain doit avant tout avoir une excellente oreille. Hemingway disait : "Un écrivain sans oreille, c'est comme un boxeur sans main gauche". Quand le lecteur véritable ouvre un livre, c'est une voix qu'il y recherche. Une voix qui lui murmurera une histoire quelconque d'une façon telle que cet argument deviendra un accès à la Beauté. Car après tout, une oeuvre d'art, c'est un trou de serrure par lequel on entrevoit un fragment de la Beauté. (Nous devons préciser ici que la négation d'un absolu de la beauté et la prônerie d'une beauté relative nous semblent être les symptômes les plus alarmants du cancer culturel de notre civilisation.)