Un Juif Pour l'Exemple, Jacques Chessex

Un Juif Pour l'Exemple, Jacques Chessex
Un des phénomènes les plus troublants en romandie, en ce début de XXIe siècle, me semble être cette adoration de moins en moins fondée que vouent les masses à la production (parfois) littéraire de monsieur Jacques Chessex. Depuis de nombreux ouvrages déjà, le fait était clair pour moi, l'écrivain décline à une vitesse ahurissante. L'astre du ciel littéraire Suisse semble pourtant ne pas supporter de voir que certains commencent à s'apercevoir qu'il ne va pas tarder à disparaître derrière l'horizon. Moins ses écrits présentent de qualités, plus l'homme devient exécrable, mordant le moindre vil roturier qui ose entacher la toge blanche de Saint Jacques, crachant son fiel dès que l'on émet la plus petite restriction à son propos, devenant tout simplement méchant, confit de suffisance et de moins en moins bon.
En effet, sa production se dégrade depuis déjà un bon nombre d'année. Je suis de plus en plus attéré en voyant que l'auteur des succulents Portraits de Vaudois n'arrive pas à se rendre compte à quel point il est visiblement asséché de toute inspiration. L'orange est pressée, mais l'écorce fait de la résistance.
Son dernier né, Un juif pour l'exemple, ne m'a pas fait changer d'opinion. Bien au contraire. Le travail de journaliste est parfait, les recherches historiques méticuleuses, mais cela ne va pas plus loin. Du travail de journaliste, voilà ce qu'a fait monsieur Chessex. Il n'y a pas une page d'écrivain dans ce livre, c'est effrayant de vacuité littéraire dissimulée. Mais tout d'abord, un bref résumé :
Nous sommes en 1942 : l'Europe est à feu et à sang, la Suisse est travaillée de sombres influences. A Payerne, rurale, cossue, ville de charcutiers « confite dans la vanité et le saindoux », le chômage aiguise les ranc½urs et la haine ancestrale du juif. Autour d'un « gauleiter » local, le garagiste Fernand Ischi, tout droit sorti d'une opérette rhénane, et d'un pasteur sans paroisse, proche de la légation nazie à Berne, le pasteur Lugrin, s'organise un complot de revanchards au front bas, d'oisifs que fascine la virilité germanique. Ils veulent du sang. Une victime expiatoire. Ce sera Arthur Bloch, marchand de bestiaux. A la suite du Vampire de Ropraz, c'est un autre roman : vrai, splendide d'exactitude et de description, d'atmosphère et de secret, que Jacques Chessex nous donne. Les assassins sont dans la ville.
(Brigitte Steudler)
Vous pouvez le constater aisemment, on l'encense déjà sans répit dans le résumé. Un roman vrai ! La belle affaire, comme je l'ai dit, la recherche historique est de grande qualité, mais ça n'en rend pas le style meilleur.
Au surplus, monsieur Chessex semble se gargariser de faits atroces décrits dans les moindre détails. Au bout de quelques pages on se demande "A quoi bon ?". C'est bien noble de nous intéresser à cette tragédie du nazisme mais quand on pense à tout ce qui a suivi, l'entreprise de l'auteur semble risible. Le seul résultat visible et l'argent qui rentre sur ses comptes et son autosatisfaction de plus en plus horripilante qui est satisfaite. Peu-être bien que l'auteur, âgé de huit ans au moment des faits, a été traumatisé ! Ce n'est pas une raison pour nous pondre un essai historique maquillé en roman.
De plus, monsieur Chessex semble vouloir a tout prix nous persuader qu'il a "la paternité de cette histoire", en réponse à messieurs Jacques Pilet et Yvan Dalain qui avaient, trente ans avant l'ouvrage «Un Juif pour l?exemple», réalisé un film et un livre qui ont fait date. Je vous laisse apprécier toute la méchanceté qui suinte aux travers des propos que l'écrivain suisse a tenu à ce sujet :

" Quel regard portez-vous sur le travail de recherche exécuté par Jacques Pilet en 1977?
Je tiens à préciser que j'ai écrit sur ce sujet bien avant lui! En 1967, mon texte d'une dizaine de pages, Un crime en 1942, était publié dans un recueil de chroniques, Reste avec nous, et même réédité en 1995. J?ai donc la paternité de cette histoire.

Mais comment jugez-vous ce livre, traitant ce crime d'une façon plus journalistique?
Il s'agit d'un travail sérieux, mais qui manque cruellement de détails. Les noms des assassins ne sont pas cités et le déroulement du drame n'est pas précis. A aucun moment du livre, ni du Temps présent de l'époque d'ailleurs, on ne comprend que ce crime dépasse Payerne et qu'il s'agit vraiment du début d'Auschwitz.

Un documentaire auquel vous aviez pourtant participé?
Oui, tout naturellement, Yvan Dalain et Jacques Pilet m'avaient contacté pour témoigner. Ils savaient que j'étais sur le coup bien avant eux!

On ne vous a pourtant pas entendu le rappeler dernièrement?
Je suis romancier, ce n?est donc pas mon affaire de parler de cela. Jacques Pilet aurait pu le rééditer, s'il le voulait. Mais si son livre avait dû avoir un grand destin, il l'aurait eu.

Comment avez-vous travaillé pour reconstituer ce crime?
Je ne vais pas vous révéler mes techniques! J'ai ma façon d'écrire et j'ai surtout une mémoire extrêmement aiguë des faits. Je les ai vécus et surtout, je connaissais très bien les protagonistes et la famille Bloch.
PASCALE BURNIER"

Un requin comme les autres ! "Etre sur le coup" est sa propre expression ! Mais quel coup ? Tout cela ressemble plus à une sordide histoire d'argent à ce faire sur le dos d'un mort plutôt qu'à de la littérature.
Et si au moins le bouquin était bon, mais non ! Monsieur Chessex, en plus de profiter de faits atroces pour se remplir les poches, tombe dans la facilité. C'est mal écrit, à la va-vite, il y a des répétitions et c'est rempli de passage glauques et sordides dont les nauséabondes exhalaisons sont là pour attirer les mouches. C'est caricatural, exagéré et, plus grave, cela dénature l'événement. Le grand patron de la littérature vaudoise me paraît tomber dans la facilité démagogique pour se vendre. Et cela marche, comme toujours quand on flatte les goûts douteux du public.

# Posté le mercredi 18 février 2009 13:10

Modifié le mercredi 18 février 2009 16:44

Le Point Sur Robert, spectacle de Fabrice Luchini

Le Point Sur Robert, spectacle de Fabrice Luchini
Il fallait absolument que j'en parle. Mesdames, mesdemoiselles et messieurs nous sommes face à un monument. A un artiste énorme, un comédien hallucinant, un passeur vers la littérature, un médium habité par l'Art des lettres.
Tout au long de son spectacle, Luchini va réussir un cocktail absolument prodigieux en mélangeant textes de grands auteurs et anecdotes personnelles racontées avec sa verve habituelle, sans omettre ses petits commentaires si justes et souvent à hurler de rire et son analyse hautement jouissive d'une fable de La Fontaine. Et tout cela sans jamais pactiser avec le public contre les auteurs. Luchini ne se moque jamais. S'il nous fait rire des octosyllabes de Chrétien de Troyes, des dénominations quelques peux alambiquées de Barthes, ce n'est jamais dans le but de ridiculiser ses auteurs.
Et quand il se lance dans ses digressions entre les textes, qu'il nous raconte sa rencontre avec Roland Barthes au Collège de France, sa rencontre avec Romher - un bouquin de Nietzsche à la main -, ou le tournage du film Perceval Le Gallois, on retrouve le Luchini exalté, intarrisable, à la diction phénoménale, infatiguable, complètement décalé, fascinant. Puis soudain il semble se calmer un peu, ouvre nonchalamment un livre, croise les jambes dans un fauteuil et nous lit des textes magnifiques de Valéry (On devine à sa courtoisie qu'il est absent), de Barthes, de La Fontaine ou de Molière.
Voir ce spectacle une fois, c'est se le coller dans la mémoire, se le punaiser au fond du cerveau. Un moment comme celui-là ne s'oublie pas et je pense que je me souviendrais ma vie entière de :
"Projection, dans le champ amoureux, d'une contre image de l'objet aimé"
"- Quel est votre rapport au téléphone ?
- Normal, monsieur Barthes, HYPER normal
"
"C'était ma fiancée qui m'obligeait à lire Nietzsche, sinon elle ne baisait pas"
"Les mots sont des planches jetées au-dessus d'un abîme"
"Certains hommes ont une si vague idée de la poesie que le vague meme de cette idée est pour eux la definition de la poesie."
"Dis donc, chéri, quand tu m'attendais tout à l'heure, avant le spectacle, étais-tu dans le TUMULTE d'ANGOISSE ?"
"Suis-je amoureux ? Oui, puisque j'attends."
"Je m'oppose RADICALEMENT au concept de l'acier au XIIe !"

Seul petit bémol : la caméra. On a l'impression que le cameraman fréquente depuis un peu trop longtemps Parkinson et qu'il a décidé de prendre le comédie sous tous les angles sauf de face. J'exagère un peu mais c'est vraiment le seul point négatif qui peut nous faire regretter de ne pas avoir été voir ce spectacle au théatre.
Ce petit moins évoqué, il me reste à dire que Luchini est sans doute l'apôtre actuel de la littérature le plus sincère, le plus efficace et le plus vrai.

# Posté le mardi 17 février 2009 05:43

Fragments d'un discours amoureux

Fragments d'un discours amoureux
Pour que la Saint-Valentin ne soit pas complètement stérile, pour que ceux qui se désintéressenr de la question y trouvent tout de même un intérêt intellectuel, je vous propose un extrait hautement jouissif des Fragments d'un discours amoureux de l'immense Roland Barthes.

Un petit point sur le nez

ALTERATION. Production brève, dans le champ amoureux, d'une contre-image de l'objet aimé. Au gré d'incidents infimes ou de traits ténus, le sujet voit la bonne Image soudainement s'altérer et se renverser.

1. [...] Sur la figure parfaite et comme embaumée de l'autre (tant elle me fascine), j'aperçois tout à coup un point de corruption. Ce point est menu : un geste, un mot, un objet, un vêtement, quelque chose d'insolite qui surgit (qui se pointe) d'une région que je n'avais jamais soupçonnée, et rattache brusquement l'objet aimé à un monde plat. L'autre serait-il vulgaire, lui dont j'encensais dévotement l'élégance et l'originalité ? Le voilà qui fait un geste par quoi se dévoile en lui une autre race. Je suis ahuri : (et là, c'est un passage énorme) j'entends un contre-rythme : quelque chose comme une syncope dans la belle phrase de l'être aimé, le bruit d'une déchirure dans l'enveloppe lisse de l'Image.
[...]

2. On dirait que l'altération de l'Image se produit lorsque j'ai honte pour l'autre (la peur de cette honte, au dire de Phèdre, retenait les amants grecs dans la voie du Bien, chacun devant surveiller sa propre image sous le regard de l'autre). Or, la honte vient de la sujétion : l'autre, au gré d'un incident futile, que seule ma perspicacité ou mon délire saisissent, apparaît brusquement - se dévoile, se déchire, se révèle au sens photographique du terme - comme assujetti à une instance qui est elle-même de l'ordre du servile : je le vois tout d'un coup (question de vision) s'affairant, s'affolant, ou simplement s'entêtant à complaire, à respecter, à se plier à des rîtes mondains grâce à quoi il espère se faire reconnaître. Car la mauvaise Image n'est pas une image méchante; c'est une image mesquine : elle me montre l'autre pris dans la platitude du monde social. [...]

3. Une fois, l'autre m'a dit, parlant de nous : "une relation de qualité" ; ce mot m'a été déplaisant : il venait brusquement du dehors, aplatissant la spécialité du rapport sous une forme de conformiste.
Bien souvent, c'est par le langage que l'autre s'altère; il dit un mot différent, et j'entends bruire d'une façon menaçante tout un autre monde, qui est le monde de l'autre. Albertine ayant lâché l'expression triviale "se faire casser le pot", le Narrateur proustien en est horrifié, car c'est le ghetto redouté de l'homosexualité féminine, de la drague grossière, qui se trouve révélé d'un coup : toute une scène par le trou de serrure du langage. Le mot est d'une substance chimique ténue qui opère les plus violentes altérations : l'autre, maintenu longtemps dans le cocon de mon propre discours, fait entendre, par un mot qui lui échappe, les langages qu'il peut emprunter, et que par conséquent d'autres lui prêtent.

# Posté le samedi 14 février 2009 04:29

Molière

Un film de Laurent Tirard, avec Fabrice Luchini, Edouard Baer et Romain Duris. A voir absolument. Luchini est évidemment éblouissant, le scénario est bien charpenté, les images soignées, les acteurs tous excellents, les dialogues sont "moliérisés" (même si on sent que n'est pas Molière qui veut, l'ensemble est plutôt réussi et le fait que les dialogues soient truffés de véritables citations du génial auteur du Misanthrope rend le tout harmonieux ), certains passages sont à hurler de rire. Un grand moment du cinéma de diverissement.

# Posté le vendredi 13 février 2009 11:25

L'Antimoderne

L'Antimoderne
Qu'il s'agisse de Chateaubriand, de Barbey d'Aurevilly, de Sainte Beuve ou de Rimbaud, qui ricanait il faut être absolument moderne, tous avaient en commun de vomir leur temps. De refuser ce que le monde du XIXème siècle voulait qu'ils deviennent : des affairistes cyniques mous du dedans, des humanistes dévoués au progrès, des béni-oui-oui de l'industrialisation. La plus glorieuse figure d'antimoderne est celle de Baudelaire et sa scène emblématique le montre sur les barricades de 1848, en gants blancs, redingote noire et chaussures vernies, criant : Mort au général Aupick !. Cette phrase, dans ce contexte, c'est énorme. C'est l'irruption de l'individu dans la foule et de la rigueur dans le relachement. Car la morale du moderne est élastique ; son style amorphe. L'antimoderne, lui, a l'échine droite et emploie le point-virgule. Il sait se tenir, même s'il ne croit plus en rien, surtout pas en l'homme. Pour lui, l'époque moderne combine le puritanisme et la débauche, la cruauté et la lâcheté. Comme l'Etranger de Baudelaire, l'antimoderne n'aime ni Dieu ni l'or ; il est sans patrie, n'a pas d'amis ; il n'aime que les nuages, les merveilleux nuages. La raison est plate, Descartes est un pion, les conquérants des histrions criminels. Face à la ploutocratioe, l'antimoderne Baudelaire fait des sonnets - mais tous irréguliers, ou presque. Et Rimbaud cesse d'en écrire. Après tout le monde ne mérite pas la poésie, surtout quand elle est parfaite.
Face au séducteur, au battant, Baudelaire s'adonne à l'aristocratique plaisir de déplaire, Chateaubriand évoque son propre zèle à le faire. Le monde continuera de glisser vers une horreur toujours plus épaisse et gluante. L'homme est un pécheur qui jamais ne se rédime. La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, écrit Baudelaire. Toute amélioration se paie d'une détérioration, elle est vaine et dangereuse. Le suffrage universel est une honte de l'esprit humain d'après Flaubert. L'antimoderne voudrait casser les choses, mais il y renonce. Ce serait encore plus répugnant après.
Les modernes font mine d'ignorer qu'ils vont mourir. Ils jugent l'homme capable de s'amender. Ils pensent que la démocratie est bonne ! Ah, les sots, les naïfs, les crapules ! Qui les pousse donc à cela, qui gouverne le monde ? Le Diable, sans doute.
Il est vrai que l'antimoderne est de droite mais il ne le reste pas : il abandonne bien vite la droite à sa médiocrité. Il joue l'individu contre la populace, mais aussi contre l'individualisme obtus du banquier. Il place la liberté au-dessus de l'égalité. L'antimoderne est un exilé de l'intérieur, plus révolutionnaire que la révolution. Il est atroce qu'elle triomphe, mais pire encore qu'elle échoue. Le moderne a plusieurs visages mais il demeure indivis ; l'antimoderne, lui, est contradictoire et déchiré. Chez lui, l'angoisse le dispute à l'ennui, comme la fureur au septiscisme. Il n'est jamais là ou ont l'attends. Ni là où il devrait être : ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Dieu, que d'années ont passé depuis les railleries féroces des plus grands écrivains du XIXème siècle ! Leurs coups portaient à faux, ils n'ont point atteint le ventre mou de la vulgarité, qui a continué d'enfler. Ils n'avaient pas prévus que nous descendrions si bas. Ils n'imaginaient pas que l'on porterait au pouvoir les fous sanguinaires du XXème siècle, qu'on adulerait au XXième des hommes d'Etat qui s'affichent avec les milliardaires, rêvent de montres en or, parlent comme des voyous, contrôlent nos faits et gestes, et rendent aux riches le peu qu'on leur prenait. Ils n'avaient pas imaginés, ces voyants, que l'on pourrait privatiser le monde, que des hommes ou des sociétés pourraient posséder en propre des mots ou des idées, et jusqu'à l'eau que nous buvons. Pauvre, pauvre Baudelaire. Avec tes Fleurs du Mal, tu étais loin du compte.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le vendredi 06 février 2009 17:18